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Jamais je n’avais

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P. Ka

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FINALISTE
Sélection Jury

Le matin, je préfère déjeuner léger. Deux toasts à la confiture de fraise agrémentés d’un jus de fruit frais et d’un café bien chaud. Je règle le toasteur sur trois pour la première tartine puis deux trois-quart pour la suivante. Avant la fin de la minuterie, je ne peux m’empêcher de faire sauter les toasts pour vérifier s’ils ne sont pas trop grillés. Chaque matin n’offre pas davantage que le précédent. Et chaque matin, je me moque en souriant de mes petites manies, impuissante que je suis à m’en débarrasser. On pourrait croire qu’elles n’ont guère d’importance. On pourrait... Mais dès qu’elles accèdent au statut de rituel, les obsessions les plus bénignes, loin de nous ridiculiser, évitent à notre monde de s’effondrer sur lui-même. Tout changement, tout écart au giron de nos instincts fantaisistes, est un risque inconsidéré.

 Tout est sombre, un noir intense qui m’appuie sur la poitrine et m’empêche de respirer. Mes sens ont été enfermés dans un colis postal, compactés entre des blocs de polystyrène. J’entends vaguement qu’on gratte au dessus de ma tête mais peut-être est-ce simplement le fruit de mon imagination. Entre la vie et la mort, je cherche le tunnel avec sa lumière si intense que je l’appellerai Dieu.

 Un jour ordinaire, j’aurais poliment refusé l’invitation de Jean-Luc. J’aurais prétexté des courses importantes. J’aurais prononcé le mot productivité au détour de la conversion et il m’aurait foutue une paix royale. Mais avec cette tartine en trop pesant dans le fond de mon ventre, je n’avais pas l’énergie nécessaire. Quel con, ce Jean-Luc. Déjà à porter un nom pareil... Et puis quelle idée de vouloir toujours faire des sorties entre collègues ! Le soir avant de m’endormir, je mets fin à ses jours des façons les plus raffinées qui soient. Il souffre tant que je suis presque heureuse de le retrouver bien vivant le lendemain matin, entier tout au moins, le nez collé devant son écran d’ordinateur. Josiane me trouve absolument horrible de raconter pendant la pause café les détails sanguinolents de mes exécutions. Josiane abuse des adverbes pour un oui ou pour un non.

 Immobile, parfaitement immobile je suis. Pas un membre de mon corps, pas un muscle ne bouge. Pas un cheveux, pas un cil. Un mauvais film qu’on aurait mis sur arrêt le temps d’aller aux toilettes et qu’on aurait laissé ainsi avant d’aller dormir, de partir en vacances, ou bien de déménager très loin, oubliant à jamais l’image ridicule et figée. J’entends des chiens maintenant. L’aboiement est-il le langage primordial des anges ?

 Dès qu’il s’agit de marcher ou de courir, je suis à la traîne. Ce doit être génétique. J’ai bien essayé de faire un effort, de coller au train, mais ces espèces de spatules accrochées à mes pieds me tiraient continuellement vers l’arrière. Mes joues trop rouges me donnaient l’air d’un cul de babouin. Mon nez dégoulinait comme une fontaine. Et pour couronner le tout, chaque pas, miraculeuse avancée, me faisait grogner comme une bête sauvage. La distance était ce qui préservait encore le mieux les ruines de ma dignité perdue, et sans doute la raison pour laquelle je n’étais pas si hardie. Les autres m’attendaient sur la crête en m’encourageant de vive voix. Vas-y carrément, me lançait Josiane en levant les bras au ciel, plus que deux-cents ou trois-cents mètres ! Si j’avais eu pour elle la moindre estime, j’aurais pu croire qu’elle se foutait de ma gueule. D’ailleurs Jean-Luc avait l’air de s’amuser de la situation. Au moins, avec moi, il ne risquait pas l’arrêt cardiaque et pouvait pavaner en tête de peloton tout en gardant le teint frais et un sourire d’albâtre. Entre deux plaisanteries à mon sujet, il se mit à remuer les bras, tournant sur lui-même comme s’il cherchait par tous les moyens une issue de secours à sa propre carcasse. Je m’arrêtai pour observer le phénomène avec attention. Les autres redoublaient d’encouragements. Au bout de quelques secondes, n’y tenant plus, Jean-Luc éternua. STROUMPH ! Et re-STROUMPH ! Je n’aurais pas été surprise de voir une bande de petites créatures bleues en slip sortir de ses naseaux. L’écho résonna dans la vallée. Résonna. Résonna. Mourir à cause d’un éternuement...

 Enfin je vois la lumière. Elle me mord le visage au point de me faire saigner les yeux. Toute cette blancheur. Toute cette beauté. Ciao la Terre, ciao misérables cloportes, le ciel est l’Éther qui m’ouvre en grand ses portes. Je délire. Je sens qu’on me tire depuis le bout du tunnel. Je racle contre les parois, c’est inattendu, et sens le froid faire grelotter mes doigts de pieds. Tout là-haut, un point noir traverse l’océan de blancheur. C’est un mouvement rectiligne imparfait, d’une grâce sibylline telle qu’on ne pourra jamais la toucher. Traversée infime. Peu à peu ma vue s’habitue à la forte luminosité. Je respire. Des personnes en veste rouge m’agrippent et me pressent de questions. On m’empaquette dans une épaisse couverture. Ce n’était qu’un oiseau dans le ciel gris. Jamais je n’avais vu paysage aussi beau.
 Le chien qui m’a trouvée sous la neige reçoit une tranche de lard fumé. Les sauveteurs ouvrent leur thermos. Je demande lequel des Saint Bernard est le préposé au rhum. Jean-Luc fond en larme. En plus d’être con, il est sensible. Dire qu’il a bien failli me tuer en déclenchant cette foutue avalanche. Je lui dit que ce n’est pas la peine d’en faire toute une histoire, que tout ça est une question de karma et de tartine en trop. Mais j’ai l’impression que je suis, une fois de plus, bien seule à me comprendre. Un brave homme au bout du compte, ce Jean-Luc... En tout cas, je tiens une excuse imparable pour échapper à la prochaine sortie raquettes.

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P. Ka · il y a
Youtch - N'y-a-il pas une option "répondre à tous" sur la machine ?
Un grand merci pour tous ces commentaires. Je suis ravi d'avoir été finaliste et suis désolé de mon incorrigible absence.
Le temps, la lenteur et la distance, combien sacrés, prouve à quel point je ne suis peut-être pas encore adapté.
Je vais donc laborieusement me contenter d'"aimer" vos réponses. Encore merci à tous, et même au plus prosélytes d'entre vous, car l'océan est grand pour y jeter nos bouteilles. Bonne chance enfin.

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Thara · il y a
Bonne chance pour la finale...
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Sylvie Talant · il y a
Un TTC qui ne nous raconte pas qu'une avalanche, il est aussi gustatif ( le petit déj'...la tranche de lard pour récompenser le chien sauveteur ...le rhum, miam ). En plus de ça les deux derniers paragraphes sont saisissants.
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Bertrand Gille · il y a
joli texte avec ses 2 axes de lecture entremêles. J'aime beaucoup.
Vous avez mes 5 voix! :)

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Geny Montel · il y a
Je reviens avec plaisir !
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Chantal Sourire · il y a
Sacré Jean Luc ! Mon vote pour votre humour...
Je suis en finale avec un TTC, Transhumance et un poeme, Grenoble en été...

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Kiki · il y a
PK mes 3 voix que je possède et mon soutien.
Je vous invite à aller lire et soutenir le poème en finale sur les cuves de Sassenage. Merci d'avance

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Francine Lambert · il y a
A deux doigts du drame . . . mes votes et à bientôt P. KA !
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Gina Bernier · il y a
Une belle histoire d'habitude, de rituel et du temps qui va.... et puis une sortie en raquettes entre collègues. Qui a bien failli mal se terminer avec ce déclenchement de l'avalanche. En sortir indemne, pouvoir respirer, voir le paysage, une seconde chance et apprécier un peu plus la vie.+5
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Fred Panassac · il y a
Bravo pour cette sélection par le jury pour la finale ! Je ne relis même pas votre texte avant de renouveler mes voix car mon premier commentaire était enthousiaste, pas de raison que ça change, je vous offre à nouveau 5 voix.
Je suis finaliste aussi 2 fois, je ne pense pas que ce soit du racolage éhonté que de le signaler (sourire)
Mes vœux sincères pour cette finale !

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