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Zlakel Hemoch

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« J’aime pas les gens. Fermez les portes ! J’veux voir personne. Des crétins. Des limaces. Voilà ce qu’ils sont. Je vais gerber. Fermez aussi les fenêtres, que diable !
Bah alors, pourquoi tu me regardes comme ça ?
-...
- Non, Zébulon 473, non ! Combien de fois dois-je te le répéter ? Tu n’es pas un « gens ». Tu n’es qu’un tas de ferrailles. Tu n’as pas d’individualité propre.
-...
- Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes encore ?
-...
- Une conscience ? Tu te crois conscient ? Ha ! Ça me fait bien marrer ! Ecoutez-moi bien, tous ! Vous n’avez de conscience que la manifestation de mon génie. C’est une illusion... Dans un vague élan de générosité... Une faiblesse... Oui c’est ça, un moment de faiblesse. Je vous ai donné ce simulacre. Mais ne vous méprenez pas, JE vous ai créés ! JE suis votre maître, que dis-je, votre Empereur ! JE vous contrôle tous.
-...
- Mais oui, Zébulon 473, tu n’es pas un « gens » et par conséquent je t’aime bien quand même. Cesse de clignoter. Là, viens ici que je te papouille. Tu es aimé, voilà, tu es content ? »
Zébulon 1 à 472 se joignirent au câlin général dans un bruit métallique tonitruant. Il faut dire que la pièce était encombrée et que leurs joints n’avaient pas été huilés depuis longtemps. L’humidité rongeait leurs carcasses, comme les gonds des portes et des fenêtres usées par les ans.
48 ans exactement. 48 ans que l’Empereur, comme il aimait se faire appeler, vivait en retrait du monde, sans contact avec « les gens ». Il n’en avait pas besoin. Son génie lui suffisait. Il se tenait compagnie à lui-même et ses « sujets » veillaient à combler ses besoins primaires. Chaque Zébulon avait été conçu pour répondre à un besoin particulier de l’Empereur : manger, boire, se dépenser, être écouté, se protéger, jouer, détruire, baiser... Au total 473 besoins avaient été répertoriés en 48 ans et 473 Zébulons avaient donc vu le jour. D’apparence tous plus saugrenue les uns que les autres, leur créateur avait veillé à ce que rien dans leur morphologie ni leur attitude ne lui rappelât les gens qu’il abhorrait. Il avait même remplacé leurs yeux par deux ampoules rouges globuleuses dont les clignotements, inspirés du langage morse, leur permettaient de dialoguer avec leur maître sans lui imposer les désagréments des babillements humains, le bruit de paroles de ces gens méprisés.
Le seul bruit qu’il admettait encore, au-delà de sa propre voix, était celui de la « canarde », comme il disait, et des cris, gémissements et râles qui suivaient. Canarde ? Non, rien à voir avec la canne. La « canarde » c’était ce moment particulier de la journée qui prodiguait des frissons orgasmiques à l’Empereur, ce moment où il appuyait sur le bouton rouge de son trône et où les Zébulons produisaient leur seule parole autorisée : un « niark niark niark niark » aux intonations robotiques et maléfiques. Suivaient alors un brouhaha où chacun se mettait à son poste, puis les coups de fusils, de canons, la pétarade des mitraillettes, et les hoquets de surprise, de douleur, de mort des passants, des gens que l’Empereur n’aimait pas.
Mais que font les autorités ? me direz-vous. Plus rien. Cela fait 48 ans que ça dure, elles ont tout essayé, mais personne ne peut l’arrêter. « L’Empereur » s’est barricadé. « L’Empereur » vit dans un taudis au bout de l’allée. « L’Empereur » ne quitte jamais son trône odoriférant. « L’Empereur » est incontinent. « L’Empereur » est le plus vieux du quartier. Mais l’Empereur est un génie, et il est armé. Et surtout, l’Empereur n‘aime pas les gens.

Le Poisson rouge

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