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J'ai trouvé ma place

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Lyntya

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Cris.
Insultes.
Menaces.
Comme toujours.

Allongée sur un lit de mousse et d’agarics, j’observe les feuilles tomber, voleter et danser dans les airs, sous la poussée de la brise automnale. Je regarde ce monde naturel, cette beauté exaltante. Je laisse le vent me caresser le visage, déplacer le feuillage aux teintes changeantes sur mon corps et ramener toutes les senteurs du paysage, ainsi que la musique du ruisseau.

Je ferme les yeux et autorise mes larmes à couler.

Les rayons du soleil chatouillent ma peau, la brise effleure mes cheveux et le chant des oiseaux berce mes oreilles.
Je reste immobile sous cet arbre centenaire où les couleurs vertes laissent régner le brun, l’or et le vermeil.
Je tente de faire abstraction de ma souffrance et de me focaliser sur l’harmonie féerique de la flore.
Mais ma réalité me rattrape toujours, telle une explosion dans ce paysage paisible.

Je me redresse et me frotte les yeux de mes mains sales. Ma seule ressource, mon seul échappatoire glisse peu à peu entre mes doigts.
La nature a cessé d’envelopper mes sens, cessé d’apaiser mon affliction.

« Tu ne peux pas fuir, il faut que tu comprennes.  »

Mais j’ai cherché désespérément de comprendre le pourquoi du comment. Le pourquoi de cette aversion. Le comment de ce supplice. Le pourquoi du comment de ces paroles.

Ces paroles. De simples sons pouvant détruire une vie et ravager un être tout entier. De simples mots formulés en injures et menant à la remise en question de soi.
Lorsque toutes ces proliférations me sont parvenues au lycée, je ne comprenais pas. Je n’en tenais pas compte. Jusqu'au jour où le surplus de ces attaques verbales ont abouti au but escompté ; la douleur.

Je ne comprenais pas comment ces personnes me connaissant seulement depuis peu de temps parviennent à déterminer si je mérite de vivre ou non. Comment arrivent-elles à estimer la qualité de mon existence ? Et pourquoi me détestent-elles ?

Mais j’ai compris.

Car désormais, j’ai atteint un stade où je me rends compte que je me déteste également. Je déteste ce que je suis. J’ai arrêté de chercher mes erreurs pour cet acharnement. Parce que j’ai trouvé la réponse.

Je me lève complètement et marche sur les feuilles entassées sur le sol terreux et humide, en glissant mes longs doigts fins sur les parois rugueuses des arbres.

C’était une utopie. Une idée onirique. Celle de mes années lycées où je me serais fait des amis pour toujours, où j’aurais rencontré mon premier amour.

Mais au fil de ces années, au cours de mes humiliations répétées, j’ai su que je n’en serais qu’une vulgaire spectatrice. L’amitié, l’amour, j’ai compris que ça ne sera pas pour moi. Que le monde humain et sa cruauté ne l'étaient pas non plus. Que le lycée, la maison et les contrées lointaines du globe terrestre n’étaient pas faits pour m’accueillir.
Alors comment y remédier ?

Je m’arrête de marcher, les yeux fixés sur les conifères en face de moi. Le gazouillis des oiseaux, le sifflement du vent, le chant du remous du ruisseau ne sont plus que bruit de fond. Seuls les battements effrénés de mon cœur résonnent dans les sous-bois.

Je viens de trouver. Je viens de comprendre. Le problème n’est pas parmi les élèves du lycée. Le problème, c’est moi.
Dans ce monde, je n’aurais jamais ma place, j’en suis convaincue. Je serais tel un poisson hors de l'eau, à lutter contre l’oxygène terrestre, à attendre que la vie en finisse avec moi.

« Pourquoi attendre ? » me murmure une voix veloutée.

À cet instant, le chant du ruisseau devient celui d'une sirène.
Et si... oui... Un voyage en aller simple dans un monde où j’aurais ma place, quoi de mieux ? Je n’aurais plus à chercher, plus à comprendre le pourquoi du comment. Je pourrais être moi-même, au milieu de forêts où les lueurs du soleil s’infiltrant entre les feuilles apporteraient une infinie de faisceaux lumineux dorés. Où des fleurs délicates telles que la Dahlia ou la Rafflesia Arnoldii pousseraient par milliers.

Mes jambes me conduisent vers la mélodie naturelle du courant. J'ai fait mon choix. Mes parents comprendront. Certes, ils seront anéantis et dévastés mais s’ils savaient la détermination avec laquelle j’accomplis cet acte, ils seraient fiers de moi. À moins qu'ils ne restent entourés de leur halo de mépris l’un pour l’autre. À moins qu'ils ne remarquent pas mon absence.

De nouveau, je m’arrête. Je suis maintenant face au vide. À une cinquantaine de mètres, le ruisseau termine sa descente en une cascade glacée. Je pourrais suivre son chemin ; serpenter entre les arbres, glisser à son instar le long de la terre verticale pour ensuite avancer dans ses eaux pour l’éternité.
Oui, ce serait une bonne idée. Là, en bas, j’aurais ma place. Je le sens.

Je ferme les yeux et respire une dernière fois l’odeur de la nature. Je ne veux pas réfléchir. Je ne le veux plus. Je réfléchis depuis bien trop longtemps. Ces dernières années - et je le sais à présent - n’ont fait qu’accentuer la conclusion que je me suis faite : ma place n’est pas ici. Pas dans cette forêt. Mais dans cette eau.

Je pénètre dans le ruisseau glacial. L’eau n’atteint que mes chevilles mais je sens le courant me pousser en avant.
Je me penche vers le vide et souris en écoutant le remous plus bas. Il m’appelle, m'invite à venir près de lui.
Puis je bascule, décidée à rejoindre le monde qui m’accueille les bras ouverts.
Je tombe en même temps que l’eau de la cascade, vole en compagnie des volatiles.
Pendant ma chute libre, je continue de sourire. Je ne cesse de remercier l’appel de l’évasion en répétant ces mots libérateurs en un chuchotement aussi léger que la brise :

J’ai trouvé ma place.
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