Inventeur jusqu'à la dernière heure

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Passionnée de littérature, d'écriture, de photographe, de l'art en général ! 1ere L, amatrice de rimes, de mots et de syntaxe  [+]

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« Le Temps mange la vie »

Baudelaire, Les Fleurs du Mal « L’ennemi », 1857

Leonardo da Vinci se trouvait dans sa petite maisonnette à Amboise. Ce petit vieillard à barbe blanchâtre n’avait pas le moral. Une chose le hantait nuit et jour, le préoccupant jusqu’à ce qu’il en devienne malade. En effet, c’était un homme avec soif de connaissance, de création de nouvelles inventions… Malheureusement pour lui, son imagination n’était guère fleurissante depuis quelques années. Plus le temps passait, plus il se renfermait sur lui-­même, pour devenir un frein à son imagination autrefois débordante. Peu à peu, il commençait à s’isoler de tout le monde, c’est-­à‑dire, ses frères et sœurs, même Giovanni Ser Piero, son frère préféré. Il s’éloignait aussi de ses conquêtes telles que Salai, un peintre Italien à qui il avait enseigné sa technicité picturale et Francesco Melzi son autre élève, son compagnon préféré. Il n’avait plus de désir, plus de passion amoureuse quand son génie ne suivait plus. De plus, sa seule amie féminine, Isabelle d’Este n’avait plus de nouvelle de lui.

Le vieillard traînait dans sa maisonnette, seul, se comparant lui-­même à un ermite. Il n’avait plus d’estime de lui, il courait à sa perte. Il devait changer la fatalité qui approchait à grand pas ; la mort. Il n’était pas dupe, plus le temps passait, plus il sentait les méandres de la vieillesse sur lui. Il se gâtait. Il avait foi en son intelligence pourtant obscurcie par le temps. Il avait justement besoin de ce temps, mais il ne pouvait en abuser. Il fallait qu’un éclat de clairvoyance émane de son cerveau, tout de suite, maintenant. Depuis peu de temps, son crâne lui faisait atrocement mal ; peut-­être était-­ce une illumination qui approchait plus vite que prévue ? Il lui restait une once d’espoir, il priait tous les jours pour devenir l’inventeur le plus reconnu du monde.

Réfléchis, réfléchis, pensait-­il.

Il faisait le tour de sa table en bois, et ce, pendant plusieurs heures ; sans but précis. La folie l’avait gagné, aurait pensé le monde en dehors.

Réfléchis, réfléchis, pensait-­il.

Dans six mois, il aurait soixante-­sept ans. A cet âge, il devait changer la vie de l’humanité toute entière. Il n’était pas encore fier de lui : le parachute, l’ornithoptère, la vis aérienne, le char, et bien d’autres étaient pour lui trop peu aboutis et peu importants au sein de l’humanité.

Réfléchis, réfléchis, pensait-­il.

Sa cuisine était dans un état pitoyable, tout autour de lui, nous pouvions voir de la poussière, des déchets et des excréments. Il vivait comme un reclus de la société. Il tournait, tournait, tout autour de cette table ancestrale. Ses tempes tambourinaient, ses oreilles sifflaient, sa mâchoire se contractait progressivement et son crâne chauffait. Il était en pleine explosion. Que devait-­il faire pour trouver la solution ?

Des jours s’étaient écoulés, des heures infiniment longues. Il n’avait ni mangé, ni dormi, ni arrêté de tourner autour de cet objet. Un mot le hantait, un mot restait ancré en lui, un seul mot : le Temps. Le temps était signe de richesse, le temps était signe d’amour, de passion, le temps était signe d’invention, d’évolution, de naissance, de vieillesse et de mort.

Temps. Temps. Temps. Temps.

Soudain, il s’arrêta abruptement. Malgré l’air navré qu’il avait pris, l’ambiance austère de sa maison se transforma en une idée cristalline, presque divine.

Il avait trouvé !

La folie le gagna une nouvelle fois, mais de manière plus poussée. Il marcha le plus vite qu’il pu, se munit de plusieurs fusains, de papiers brunis par la saleté et de matériaux à la volée. Il commença à dessiner des croquis, à annoter des choses d’une écriture vive, puis à dessiner plusieurs schémas, plusieurs formules, plusieurs dessins…

Deux jours. Une semaine. Deux semaines.

Un jour, le coupant dans son délire fanatique, Isabelle d’Este, inquiète de son absence, frappa à sa porte. Il alla voir de qui il s’agissait, non sans un râle de mécontentement. Isabelle demanda des explications, mais da Vinci lui fit comprendre qu’elle n’était pas sa priorité. Son amie, vexée, s’en alla en lui faisant comprendre qu’il n’ira pas se plaindre et qu’à sa mort, personne ne se présenterait à son chevet. Da Vinci oublia vite cette petite interruption et continua son travail. Il assemblait des matériaux, des objets crées par lui-­même ; tout prenait forme.

Trois mois. Trois mois qu’il travaillait d’arrache-­pied. Il avait fort maigri, il ne mangeait plus rien, se contentant de boire son urine pour ne pas perdre de temps. Il exhalait une forte odeur de poix. Des rats lui tenaient compagnie, il les tenait au courant de sa nouvelle invention qui approchait à grand pas. Il avait soif de reconnaissance. Il l’aurait. Il saurait se faire pardonner auprès de ses conquêtes, auprès de ses frères et sœurs et auprès de son amie fâchée. L’humanité était entre ses mains, il ne pouvait céder à ses passions vaines. Pourquoi faire ? Pour discutailler avec la société corrompue, par une société peu novatrice ? Non. Il ne pouvait céder à ses passions. C’était son devoir de rétablir l’existence d’autrui. Il était persuadé que dans trois mois, le monde pourrait changer grâce à lui.

Six mois moins un jour. Son travail avait porté ses fruits. Il avait réussi. Il avait gagné. Il s’exclama, sauta frénétiquement, tourna en rond et se félicita intérieurement. Demain, il allait avoir soixante-­sept ans. Il avait accompli sa mission. Il regarda son exploit longuement et distinctement. Il toucha sa barbe remplie de crasse pour se donner le genre d’un génie.

Il avait créé une machine à remonter le temps.

Da Vinci était enfin enclin avec lui-­même, avec le monde qui l’entourait, avec la société dans laquelle il s’ensuivait. Il devint raisonnable l’espace d’un instant ; en effet, il n’allait pas l’essayer aujourd’hui, mais plutôt demain. Avant de dormir, il murmura :

— Demain, je saurai contrôler le temps et je serai reconnu par tous !

Sur ce fait, il s’endormit paisiblement. Le ciel obscurci par la nuitée se dissipa en un ciel habité par un soleil illuminé. La machine à remonter le temps n’attendait plus que son créateur.

Il se fit attendre. Il se fit désespérément attendre. Mais que faisait-­il ? Da Vinci était resté couché sur son matelas, entouré de ses amis les rongeurs. Il ne produisait aucun souffle. Son cerveau avait tellement travaillé durant des mois et des mois qu’il était épuisé. Le temps avait en fait gagné. Il l’avait emporté. Personne à son chevet, seuls les rats grouillant un peu partout. Isabelle d’Este avait raison ; personne ne l’avait accompagné à sa mort.

Les rats, ses seuls compagnons, ont fini par ronger son corps, puis le manuscrit comportant les traces de la machine à remonter le temps. Quelques semaines plus tard, Isabelle d’Este découvrit cette machine loufoque sans savoir à quoi elle pourrait servir et décida de la faire brûler, en hommage à son plus vieil ami. Au final, le temps gagnait toujours.

 

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Philippine · il y a
Bravo Maëva, ça me fait plaisir de lire une autre "cadette" de Short Edition ! C'est la première fois et je ne suis pas déçue !! Tu as du talent, tu mérites tes voix ☺️ J'aime, j'aime, je vote !
Si ça t'intéresse, ma nouvelle "Un frisson sur l'échine" est en finale pour le grand prix du printemps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-frisson-sur-lechine
Si le coeur t'en dit n'hésite pas à jeter un coup d'oeil et à me donner ton avis !

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Maeva Basier · il y a
Merci, je vais passer voir
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Viviane Fournier · il y a
bravo.. trop contente pour toi !
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Maeva Basier · il y a
Merciiii
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Joëlle Brethes · il y a
Félicitations, Maeva !
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Maeva Basier · il y a
Merci
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Chantal Sourire · il y a
Mention spéciale, bravo !
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Maeva Basier · il y a
Merci
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Patrick Navette · il y a
Un texte époustouflant illustrant le génie de Léonard ; splendeur et décadence d'un homme hors du commun. Un scénario haletant et une chute à laquelle on ne s'attend pas. J'ai savouré ce petit bijou. Merci, Maeva, d'avoir redonné vie à un humaniste d'exception.
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Maeva Basier · il y a
Merci à vous, ravie que ma nouvelle vous ai plu !
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Alice Merveille · il y a
Félicitations Maeva pour cette mention spéciale du jury !
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Maeva Basier · il y a
Merci à vous
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Fred Panassac · il y a
Bravo Maeva pour la Mention spéciale décernée par le jury !
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Maeva Basier · il y a
Merci beaucoup à vous
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JACB · il y a
Bravo Maeva, votre histoire méritait d'être distinguée.
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Maeva Basier · il y a
Merci, cela me touche
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour ces Mentions spéciales, Maeva !
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Maeva Basier · il y a
Merci à vous
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Serge Debono · il y a
Navré d'arriver si tard. C'est du très bel ouvrage, bravo !
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Maeva Basier · il y a
Haha, merci de votre retour