Instinct maternel

il y a
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— Tu ne vas pas te baigner ?
La mère est allongée à même le sable, un roman à la main. Elle considère son fils d’un œil las, excédée d’avoir interrompu sans cesse sa lecture pour répondre à des questions sans intérêt sur la profondeur de la mer, ou embarrassantes, sur l’embonpoint de la baigneuse installée à quelques mètres à peine, sous un parasol. Alors oui, elle aimerait bien qu’il aille se baigner. Une vision de noyade la traverse même de manière fugitive, que son éducation, ses principes, son surmoi enfouissent immédiatement au plus profond d’elle, si bien qu’elle a à peine le temps d’en prendre conscience, et pas du tout de s’en scandaliser.
Mais le petit, imperturbable, reprend son ouvrage plusieurs fois entrepris, et jamais mené à son terme : il s’agit d’empiler une série de moules à sable aux formes disparates – étoile de mer, bateau, tour de château fort et autres – en un édifice cohérent. Mais la construction s’écroule invariablement après l’achèvement du troisième étage et, invariablement, l’échec est ponctué de petits cris de rage et de coups de pelle haineux.

— Maman, pourquoi le monsieur il a des poils ?
Renonçant à lire pour la troisième fois le même paragraphe, elle pose son livre.
— Si tu ne veux pas te baigner, moi, j’y vais.
Elle plante là le bambin, comptant rester dans l’eau à faible distance. Du reste, la plage est presque déserte et la surveillance n’est pas difficile. Elle s’éloigne en jetant de brefs coups d’œil derrière elle, et, constatant que son fils est de nouveau absorbé par son travail, lui tourne le dos. C’est le matin, la mer est encore fraîche et elle marque un léger temps d’arrêt lorsque l’eau la pince à la taille. Elle se retourne vers la plage : le petit n’a pas bougé. Elle le voit martelant le sable de ses petits coups de pelle rageurs.

À cet instant, sans vraiment s’en rendre compte, elle le hait, lui, ses questions absurdes et ses jeux compulsifs. Elle jubile de le voir s’énerver loin d’elle et elle a pour lui ce regard un peu méprisant qu’on a pour les enfants des autres, lorsqu’ils se tiennent mal. Elle serait certainement capable de le renier si l’occasion s’en présentait. Alors, elle s’allonge dans l’eau. Le soleil, encore bas dans le ciel, ne l’éblouit pas, et elle fait la planche. Elle jouit de ce moment de solitude et de calme. L’eau pénètre dans ses oreilles et l’isole un peu plus du reste du monde. Elle ferme les yeux. Une vague plus forte l’éclabousse, la tirant de sa torpeur. Elle se redresse, inquiète d’avoir laissé l’enfant si longtemps sans surveillance. Mais il n’a pas bougé, totalement indifférent à son absence, avec sa pelle et ses moules. Elle s’allonge de nouveau et se laisse étreindre par le mouvement lent des vagues. Il lui semble alors que tout dans l’eau se dilue : son ennui, sa vigilance et le lien qui l’unit à la Terre sombrent doucement tandis que dans le ciel, le soleil s’élève lentement vers midi.

Lorsqu’elle rouvre les yeux, il lui semble qu’elle s’est légèrement éloignée du bord. Aucune inquiétude ne peut plus l’atteindre, cependant. Elle flotte sans repères et pour un peu, elle pourrait presque se croire heureuse.

À regret, elle revient vers la plage. L’enfant est toujours là.

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Joël Riou · il y a
L'ambivalence maternelle est bien exposée, mais comme vous le soulignez très bien, le surmoi veille au grain.
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Francis Boquel · il y a
Merci pour votre commentaire !
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Les Histoires de RAC · il y a
Très agréable à lire !
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Francis Boquel · il y a
Merci !
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prijgany prijgany · il y a
Francis, une petite question s'il te plait. Comment as-tu procédé, pour donner de la voix à ce texte ? Cela m'intéresse ; merci de m'indiquer la démarcher à suivre. Bonne journée.
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Francis Boquel · il y a
Merci pour le commentaire ! Pour ce qui concerne la lecture du texte, faite par Félix Libris, je n'y suis pour rien : c'est une proposition qui émanait de Short Edition...
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Maud Garnier · il y a
Une belle écoute, une bonne lecture pour ce texte très bien écrit, et un rien impertinent ! Quoi les femmes n'ont pas toutes l'instinct maternel ? ben oui, il faut croire... mais même si celle-ci revient à regret, elle n'est pas si indifférente que ça puisqu'au milieu de sa baignade, elle s'inquiète quant même, de voir si le garnement est toujours là.... elle revient plus légère et peut-être plus disponible puisque "Il lui semble alors que tout dans l’eau se dilue : son ennui, sa vigilance et le lien qui l’unit à la Terre sombrent doucement tandis que dans le ciel, le soleil s’élève lentement vers midi." Bravo ! et pour le prix du lauréat même s'il est bien tard pour des félicitations... sincères :-)
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Francis Boquel · il y a
Merci pour ce chaleureux commentaire !
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prijgany prijgany · il y a
A mon sens, ce texte pourrait être le début d'un roman. Très bien écrit ; super à l'écoute. Il y a des mères qui auraient dû rester célibataires... A l'occasion, vient faire un tour dans mon univers particulier aussi, Francis. Un vote, amplement mérité.
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Utilisateur désactivé · il y a
Joli suspens . On s attend aux pires. Mais finalement non. Tout rentre dans l ordre. Apparent. Belle maitrise.
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Marie Lauzeral · il y a
j'aime bien cette tension sourde qui se prolonge. Je vote, pour rien, mais c'est toujours sympa d'avoir de nouveaux lecteurs n'est-ce pas?!
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Francis Boquel · il y a
En effet, merci !
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Rodolphe Ragain · il y a
Une vraiment belle oeuvre,
la qualité est au rendez-vous.Bravo à vous.n'hésitez pas à venir donnez votre avis sur mes écrits .

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Fred Panassac · il y a
Je viens d'écouter en podcast, expérience agréable! J'avais lu votre texte pourtant, je me demande comment j'avais fait pour oublier de voter car je l'apprécie! Et en version audio on découvre encore d'autres nuances.
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Francis Boquel · il y a
Brillante lecture de Félix Libris, en effet. Merci pour votre commentaire.
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Naima BEK · il y a
Que c'est cruel !!! Je vote !!!
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Naima BEK · il y a
Oups c'est trop tard !!!!

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Francis Boquel · il y a
C'est l'intention qui compte... Merci !

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