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Iris

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Lauréat
Sélection Jury

L’amour suspendu. Le jeune homme gravissait lentement les marches de l’escalier intérieur. Il sentait les larmes venir, doucement mais sûrement. C’était un bouillonnement intestin, une chaleur douce mais brûlante qui consumait insensiblement le cadavre d’une humanité morte, d’un bonheur négligé. 20ème étage. Les fleurs du bouquet de chrysanthèmes jaunes qu’il tenait négligemment de la main gauche heurtaient sans cesse les barreaux de l’escalier, laissant tomber quelques pétales de marche en marche. Soudain, le jeune homme se ressaisit et porta religieusement le bouquet à son cœur et accéléra le pas. 30ème étage, 20h48. Il se souvenait de tout. Les premiers déjeuners, tête-à-tête étranges, au Pain Quotidien, sur Broadway. Il voulait honorer son charmant penchant pour la cuisine familiale, tout en la charmant par le cadre de cette clientèle huppée. Il voulait tant l’impressionner. En ce temps il ne la connaissait pas. Nul doute qu’il ne la connaîtrait jamais vraiment. C’était trop tard. Il se souvenait aussi de leurs escapades à Soho, de ces après-midi passées à flâner dans les rayons du délicieux traiteur Dean & DeLuca, dans le Lower Manhattan. 40ème étage, 20h51. Il se mit réellement à pleurer. Il se sentait pitoyable, tellement pitoyable. Il l’avait aimée si vite et ne l’avait pourtant comprise que si lentement. Elle paraissait toujours distante. Discussions et fous rires n’y faisaient rien, il restait toujours au fond de ses yeux cette curieuse lueur si terne. 50ème étage, 20h55. Essoufflé, il fit une pause, s’assit sur les marches. C’était étrange, cette sensation si puissante de solitude. Un dénouement des plus extrêmes. La souffrance originelle, qui ne connait ni soupir, ni trêve, ni fin. Il se releva, reprit sa marche. 60ème étage, 20h58. Après la tristesse et la solitude venait la honte. Il était de Park Avenue, elle de Dumbo et il n’était pas sûr d’avoir réussi à la convaincre. Il fallait donc qu’il soit bien vil et elle bien pure. Pourquoi donc avait-il fallu qu’il se rende à cette rétrospective Hopper, ce 6 juillet, au MoMA et qu’il l’aperçoive ? Pourquoi avait-elle les yeux vairons ? Pourquoi observait-elle si consciencieusement son tableau préféré, « Sun in an empty room » ? Pourquoi avait-il osé lui parler ? La réponse à ces questions avait réglé le sort de son existence. 70ème étage, 21h02. L’été était passé maintenant. Il se sentait si gauche, dans son costume trop serré, avec sa cravate rouge sang et sa veste bleu marine. Tellement décalé. Les circonstances étaient en soi complètement ridicule ; lui, riche héritier de Westwick Industries, étudiant à Yale, et elle, qui ne parvenait que difficilement à joindre les deux bouts dans son petit appartement. Toute l’ironie de la situation apparaissait, l’inversement si absurde des sentiments. La rage le gagnait maintenant. Elle était celle qui devait se languir ! Celle qui devait désespérer ! La repentante ! La pécheresse ! Parce qu’enfin la pauvre ! Et lui l’aisé, le privilégié, le dédaigneux des classes moyennes. C’est-à-dire tout ce que son père lui avait toujours appris à être. En dépit de toute cette éducation de la haute, ce serait ce soir lui qui l’attendrait, elle. 80ème étage, 21h06. Ces cons de touristes prenaient toujours l’ascenseur. Ils ignoraient que la beauté de l’Empire State Building résidait en cela, en cette longue ascension silencieuse, cette peine, qui seule pouvait mériter la vue imprenable sur Manhattan. Il s’était toujours senti plus vivant en haut de cette tour, du moins avant de rencontrer cette femme. Ce hasard si décisif avait tout remis en question, à commencer par son père. Son aigreur qu’il prenait pour de l’honnêteté s’était vu réinterprétée, en mensonge éhonté cette fois. Depuis qu’il savait, il avait presque envie de le tuer parfois. Des décharges de haine et de dégoût agitaient soudain le moindre de ses muscles et il devait alors sortir rapidement de son penthouse et aller loin, très loin, dans quelque bar où personne ne pourrait le reconnaître. 86ème étage, 21h08. Enfin, et déjà. Il était maintenant tout près du lieu de rendez-vous. Le Main Deck. Il prit le couloir, vit la nuit et déboucha finalement à l’air libre. La vue l’éblouit. Il regarda sa montre, s’aperçut qu’il était encore trop tôt. Elle ne devait venir – si elle venait ! – qu’à 21h30. Il lui restait exactement vingt-deux minutes. Si elle n’était pas là à, mettons 21h35, il partirait. Il se mit à rire douloureusement, en pensant qu’il aurait peut-être même encore le temps de se rendre au gala de charité de son père. Son regard se perdait dans les brumes de la nuit. Il respirait lentement, admirant les lents nuages de condensation formés par l’air sortant de sa bouche. 21h28. Perdu dans ses pensées, il ne regardait plus l’heure, refusant d’encore angoisser, de se faire de nouveau mal. Soudain, un frisson le traversa. Une main sur son épaule. Il se retourna. Et la vit. Elle était venue. Elle savait maintenant qu’il était son fils, et elle était quand même venue. Elle n’avait pas été découragée par toutes ces années perdues. Par l’abjection du père Westwick, qui l’avait tenue tant d’années éloignée de son fils, pour une sombre histoire de jalousie et d’argent. Par l’hypothétique héritage des défauts du père au fils. Elle avait simplement fait confiance au destin, qui les avait réunis. Elle avait mis si longtemps à se rendre compte que cet inconnu rencontré par hasard était son fils. Lui l’avait su très vite, mais avait mis six mois à lui en parler, terrifié qu’il était de la perdre si elle apprenait la vérité. Alors non, sa mère n’était pas morte. Et en ce jour, en ce 6 janvier si glacial, le fils et la mère se rejoignaient envers et contre tout pour affronter le père.

PRIX

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Arlo G · il y a
Excellent TTC bien construit et agréable à lire, j'aime et vous avez le vote d'Arlo.
La finale de la matinale en cavale arrive à son terme le 29/12 à 11 heures.
Arlo vous invite à soutenir son poème "découverte de l’immensité". Merci à vous et bon après- midi.

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Argan · il y a
Bravo, j'arrive après la bataille mais je ne suis pas déçu ! Une belle chute ! Au plaisir de se lire Argan en compet des nouvelles avec l'histoire d'Alphonse, un marin désespéré qui a choisi de descendre....Argan
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Louyse Larie · il y a
Félicitations Iris pour ce succès très mérité, ton texte est superbe et très bien brossé :-)
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Utilisateur désactivé · il y a
vraiment j'ai beaucoup aimé. Il y a un suspense tout au long de la nouvelle et une chute qui laisse ému. Magnifique.
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Luz Chapiteau · il y a
Splen-dide. Avec une chute très inattendue. C'est si beau et si réel.
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SuzO · il y a
Vraiment génial! Je suis très émue... C'est une idée très originale.
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Fred Panassac · il y a
Un récit très joliment construit au rythme de l'ascension des étages. Je ne m'attendais pas du tout à cette chute, qui m'a beaucoup émue. + 1