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Infernal festival

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Gecko Bleu

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Je le devine tout proche, prêt à frapper selon le mode opératoire qu’il suit depuis le début du mois : il se mélange à la foule agglutinée devant la scène à ciel ouvert, attend un morceau que les fans en plein headbanging hurlent, et dans la liesse générale, plante son arme, un poinçon assez long, à un point précis entre les côtes, perforant le cœur de sa victime qui s’effondre. Au début, personne n’a noté d’éléments qui auraient permis à une piste de prendre forme, mais petit à petit, les mémoires se sont réveillées et quelques festivaliers ont pu révéler des informations.
D’abord a surgi le souvenir d’une haute silhouette, sombre. Puis de cheveux longs, d’un anneau argenté qui retient la barbe. Enfin, de façon plus diffuse, d’un reflet doré à la base du cou. Certains ont parlé d’un éclair.
Il fait quarante-deux degrés à l’ombre, c’est la journée la plus chaude du festival et ce soir de solstice, comme pour créer l’enfer sur terre, un gigantesque feu de joie est organisé. Je me traîne depuis les trois jours de cette canicule inattendue en Juin. La sueur qui coule de mon front pique mes yeux, la peau de mon visage tire, mon cœur peine un peu plus à chaque heure qui passe pour drainer de l’oxygène vers mon cerveau. J’évolue au ralenti, espérant que l’économie de mes gestes fasse bouclier contre les degrés au dessus de vingt-cinq. Malgré cela, la transpiration roule le long de mon corps harassé comme si une inépuisable réserve d’eau prenait sa source quelque part entre mes épaules. Il faut que je me reprenne si je veux éviter un nouveau meurtre. Je suis à un mètre de la scène, compressé dans la masse de spectateurs. A vingt minutes du début du concert, les premières rangées de fans sont déjà comprimées contre les barrières.
Mon équation est à deux inconnues : Quel malade surgira de ce magma humain pour frapper et qui ce malade frappera-t-il ?
Ses victimes ont d’abord semblé prises au hasard, puis j’ai réalisé qu’elles avaient en commun un tatouage de pieuvre apparent. J’ai choisi cet emplacement parce que trois personnes y remplissent la condition. Un jeune homme a l’air extatique, une femme robuste d’une cinquantaine d’années et une jeune fille soudée à son verre de bière. Les trois évoluent dans un périmètre de deux mètres. Autour, une demi-douzaine d’individus correspond aux souvenirs des précédents crimes. Je suis cerné de chevelus abrutis de chaleur et dont la bière a entrepris de forcer le cerveau. Celui que je cherche est sans doute sobre, mais il sera difficile de le localiser et encore plus de me frayer un chemin dans la cohue surexcitée des gens qui attendent ce concert depuis des mois. Tout en essayant de maintenir sous contrôle les trois pieuvres, j’observe les barbus. Deux d‘entre eux ont un anneau dans la barbe, mais aucun ne rempli la case « éclair doré », ni chaîne, ni foulard, ni lien quelconque qui porte une breloque.
Les instruments sont amenés sur la scène, provoquant un mouvement de foule qui me compresse encore plus, si c’était possible. Je hais cette proximité qui m’étouffe. L’espace d’une seconde, je me fantasme loin d’ici. La tête me tourne. Tous les regards rougis par l’alcool et les substances plus ou moins naturelles, toutes les trognes écarlates d’avoir, durant trois jours brûlants, arpenté le champ qui accueille l’évènement, me paraissent menaçants. Un moment de paranoïa me fait me sentir une cible. Au fond de moi, ce qu’il me reste de raison implore pour revenir au premier plan. Je souffle. Fixe la cime d’un arbre, me projette au dessus, comme un oiseau. Je souffle. Me concentre sur l’arbre. Je souffle. Mon cœur explose. C’est la ligne de basse du morceau qui ouvre le concert. Je vais tomber dans les pommes. J’ai trop chaud pour servir de caisse de résonnance à une musique que je n’aime même pas. Ma raison implore à nouveau. Je souffle. Quitte l’arbre. Ma mission est de protéger ces gens, pas d’écouter mon nombril.
L’idée me traverse que l’homme au poinçon a peut-être agit pendant mon intermède psychologique.
Le stress recolle mes pieds sur terre. J’observe les gens qui se démènent devant moi dans une transe musicale étrangère à la chaleur. Des slammeurs surfent au dessus de nos têtes, laissant de lourdes semelles affleurer les visages et détournant l’attention. Le moment est favorable pour que ma proie agisse. Je me tortille pour sortir de ma poche le lacet de cuir avec lequel je compte l’étrangler. Il m’était impossible de m’équiper d’une arme à feu dans ce contexte.
A la perspective du corps à corps, seule alternative, mon estomac a un violent spasme. Me concentrer. A nouveau, je souffle. Mon regard parcourt la foule. Au troisième aller-retour sur des nuques, des cous et des bas de visages, j’ai la sensation de toucher au but. Un scintillement dans le coin de l’œil. Je me tourne dans sa direction pour apercevoir un géant vêtu d’un t-shirt sans manches du pire effet, occupé à nouer son épaisse chevelure en queue de cheval, révélant un collier de pierres ambrées qui captent la lumière du soleil. Il est situé à équidistance des trois pieuvres. Pas a pas, dans une progression collante et risquée, je me fraie un passage pour me positionner derrière lui. Je n’ai pas le droit à l’erreur. Ses mains sont hors de portée de mon regard, son ample t-shirt couvre sa ceinture, rendant impossible la détection d’une arme. Je dois me fier à mon intuition. La température a bien pris cinq degrés, mais je semble seul à m’en soucier. Sur le lien de cuir, mes mains sont moites. Il ne faut pas qu’elles glissent au moment crucial. Je prends le temps de les essuyer sur mon jean, sans lâcher les bras du colosse des yeux. Quelques interminables minutes s’écoulent dans une frénésie fanatique qui fait ressembler ce concert à une messe paienne. La sueur a fini par former une rigole dans le dos du type, collant son t-shirt à son dos. Je suis assez près pour deviner la forme d’une baguette qu’il porte contre la peau, glissé dans sa ceinture. Une baguette ou un poinçon.
Mes oreilles oublient le raffut ambiant, la fournaise devient détail, toute mon attention se focalise sur l’homme. Je crée une brèche dans la foule et me rapproche de lui en maintenant le lien tendu. Un fan ivre me bouscule, me faisant perdre l’équilibre quelques secondes. Quand je relève la tête, le géant n’est plus devant moi. Je panique, jure, repousse l’ivrogne. A un mètre, la silhouette noire se rapproche de la pieuvre féminine de cinquante ans. Je fonce. Tant pis si je me trompe.
- N’imagine pas une seconde que je vais hésiter. Si tu bouges, je serre. Et les conséquences ne m’empêcheront pas de dormir...
J’ai parlé assez fort, le message est limpide. Le type hoche la tête et baisse le bras qu’il avait glissé dans son dos.
Nous entamons une marche en crabe pour nous extraire, mes deux mains serrées sur le lien dont je sais qu’il laissera une empreinte de longue durée dans le cou du barbu. Je dois ruser pour le menotter sans desserrer ma prise. Plus nous approchons d’un espace libre, plus je le sens se raidir. Je lâche une main pour attraper les menottes dans ma poche. Il profite de ce court instant pour me projeter un coup de son poing serré, mais j’esquive et le geste n’a pour effet que d’enfoncer un peu plus le cuir dans son cou. Je le menotte et le projette sur une parcelle d’herbe jaunie qui, comme lui, a connu des jours meilleurs. Son t-shirt se relève, révélant une pieuvre tatouée dans son dos et un poinçon dans sa ceinture. Je m’en saisis et l’agite sous ses yeux d’onyx.
- C’est fini, maintenant, explique pourquoi tu fais ça ?
Il me fixe sans aucune expression et prend le temps de formuler sa réponse, qu’il murmure avec un soupçon de dédain.
- Vous ne pouvez pas comprendre, mais je vais vous répondre. C’est le solstice d’été, l’ouverture de la porte des enfers. La pieuvre demande des sacrifices.
Profitant de mon trouble pour m’arracher le poinçon des mains, il se l’enfonce dans le cœur et s’effondre à mes pieds.
Sur la scène, le groupe déchaine les passions.

PRIX

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Julien1965 · il y a
C’est original, bien construit et surpris par votre chute. Mon soutien...
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Gecko Bleu · il y a
Merci! Ce petit texte poursuit sa vie brûlante dans les arcanes du web :-)
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Dranem · il y a
Un concert infernal ... je suis persuadé que certaines sonorités poussées au paroxysme ouvrent fatalement la septième porte, celle de l'enfer... l'enfer s'ouvre aussi dans cette légende : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-de-madame-desbassyns
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Patrick Peronne · il y a
Texte et écriture toniques. Un récit bien rythmé et bien mené. Mes voix.
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Gecko Bleu · il y a
Merci ! Et merci d'être passé ds les tréfonds du classement pr me lire 😉
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Virgo34 · il y a
De l'action et du son, avec une ambiance de suspense.
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Gecko Bleu · il y a
Merci! Du gros son...
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Virgo34 · il y a
Oui, sans doute… Mes vieilles oreilles sont de moins en moins performantes…
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Gecko Bleu · il y a
Pour être absolument honnête, je fais référence dans ce petit texte à de la musique que je préfère laisser loin de mes propres esgourdes... ;-)
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Mireille.bosq · il y a
Ce n'est plus un concert, c'est une grand'messe druidique! il y a des cinglés partout. récit bien mené. +5
Eh oui, moi aussi j'y suis, s'il vous reste du temps pour lire:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-rescape-de-montsegur

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Loli · il y a
Bravo Pascale !
Quel suspense et quelle prose ! Bises.
Laurence B

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Gecko Bleu · il y a
Merci Laurence!
... j' y travaille, j'y travaille....

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Mf2915 · il y a
festival ou pas festival ? tatouage ou pas tatouage? canicule suspense ..... bien joué
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Valoche · il y a
Bravo, suspens garanti jusqu'au bout!
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Bruno Malivert · il y a
J'aime ces textes qui ouvrent d'autres portes plus sombres encore. .. mes encouragements.
Je vous invite par la même occasion à m'accorder 3minutes de lecture pour sol mortuus est

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Frédéric Chaix · il y a
J'aime bien l'idée, un final Lovecraftien, bien rythmé (cela va de soi), agréable à lire mais, perso, j'aurais un peu plus contextualisé le récit en indiquant le nom du groupe qui joue (genre métal scandinave à tendance sataniste par exemple) et introduit quelques paroles pour rythmer le déroulement du texte, pour en faire un texte plus (hard) rock. Bref je réécris déjà votre texte à ma sauce ;-))) Donc quelques voix de plus pour vous...
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Gecko Bleu · il y a
Bonjour et merci pour la comparaison de qualité :-)
J'avoue ne pas maîtriser l'univers métal au point de le citer, mais je note la suggestion!

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