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Indien en chemin

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Je portais aux pieds ces sandales en pneu de voiture habituellement réservées aux hommes. Mes traveller- chèques autour du cou et mon petit sac de couleur attaché au dos, j'étais partie de Panajachel, lieu de rencontre de tous les étrangers. je n'avais pas trouvé l'âme soeur qui voulait m'accompagner au sommet du volcan pour passer la nouvelle année. C’est donc, sans un signe derrière moi, que j'avais repris le sentier qui allait de San Antonio Aguas Calientes à Santa Catarina. De là, je devais emprunter un chemin qui allait au sommet du volcan San Pedro. Il y avait trois volcans autour du lac Atitlan, au centre du Guatemala, mais c’est celui-là, disait-on, qu’il fallait gravir. Gravir le Popocatepetl au Mexique m’avait été inaccessible mais si je réussissais à gravir San Pedro...
Cheminer ne m’était pas très difficile, mais mes sandales de pneu avaient du mal à s’accrocher au tapis de pierres volcaniques grises et noires. J’étais bien loin des sentiers balisés du G.R. du Mont-Blanc. Pas de traces peintes sur les troncs des arbres, absents du paysage, ni même sur des rochers affleurant en surface car ils n’existaient pas. Le paysage lunaire déclenchait en moi un état de confusion tel que je me sentais incapable de prendre une décision. A ce point du flanc de volcan, devais-je prendre à gauche ou à droite ? A gauche, de minuscules pierres volcaniques en forme de billes assez inégales, à droite des grosses pierres noires légères également de formes très diverses, toutes piquetées de bulles d’air et très aiguisées. J’optais donc pour le chemin à gauche, estimant la marche moins pénible, même si je craignais l’entorse à nouveau.
J’entendis au loin un vague son en résonance dont je n’arrivais pas à déterminer la direction. J’attendis un long moment à l’affût d’un autre son mais c’est surtout une tache de couleur vive que je vis se déplacer à toute vitesse du fond de la vallée, entourée d’un halo de poussière gris cendre. La tache sautillait à droite, à gauche, à droite, à gauche et c’est, lorsque j’entendis très clairement les mots « gringita, gringita, a la izquierda ! », (ma petite étrangère, à droite) que je reconnus l'indien quiché, croisé au matin, au petit déjeuner. Tout alentour, pas de buisson ardent, ni d’arbres même noirs, ni de touffes d’herbe même rachitiques pour se raccrocher. Aussi c’est, surprise, interdite, estomaquée, que je vis arriver cette tache de couleur indienne à une vitesse sidérale, tout près de moi. Nous échangeâmes quelques mots de quiché mélangé d’espagnol comme si c’était bien naturel de se retrouver tous les deux à flanc de volcan, à mi-chemin entre la vallée et le sommet, à faire la causette comme de vieux amis qui s’étaient quitté la veille. Il sortit une gourde d’aguardiente et m’en proposa, ce que je refusais tout net. Il regardait le bout de ses chaussures identiques aux miennes et je vis furtivement dans son visage impassible l’étonnement. Ici, les chaussures sont interdites aux femmes. Elles ne déambulent pas dans la montagne. Seuls les hommes et leur fils à partir de 7 ans, travaillant dans les « milpas », (champ de maïs) peuvent se chausser pour descendre le maïs en fagot sur le dos. Les femmes cuisinent les épis et en font des tortillas à genoux devant le « metate » (sorte de meule plate). Les hommes les regardent assis sur un petit banc en bois qui leur est réservé. Je sentis sourdre en moi un vieux réflexe de défense lié à l’injustice ressentie depuis toute petite. Pourquoi donc la liberté était-elle réservée aux hommes ? Je regardais également le bout de mes chaussures. Malgré la rudesse du terrain, le pneu avait tenu le coup. J’éprouvais une fierté imbécile en découvrant cette égalité de semelle entre l’indien et moi. Je soutins son regard mais ne put prononcer un mot. Dans ses yeux, il n’y avait pas de défi, pas de malveillance, pas de jugement non plus. Juste une interrogation. Et cette interrogation me poursuit. Pourquoi diable a-t-il couru tout ce chemin pour me remettre dans le mien et me permettre d’arriver au sommet de son volcan ? Il est reparti aussi léger qu’il était venu. Encore aujourd’hui, je me demande si c'est lui mon ange gardien qui me tient souvent la main. Que c’est doux la main d’un homme qui n’attend rien.

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce joli texte si bien écrit ! Mon vote ! Je vous invite à venir lire et soutenir, si vous l’aimez, “Soleil automnal” qui est en Finale pour le Grand Prix Automne 2017. Merci d’avance et bonne journée !
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Jean Calbrix · il y a
Un beau TTC, comme une évasion exotique, l'inquiétude d'avoir perdu sa route, et le happy-end comme une main secourable qui ne demande que de secourir ! Bravo, Marie-Odile ! Vous avez mon vote.
Je suis en compétition "Lucky Luke". J'ai un texte rapide et percutant. Si vous avez une fraction de seconde à m'accorder, c'est ici : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip

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CoraL · il y a
J'aime beaucoup votre dernière phrase : " Que c’est doux la main d’un homme qui n’attend rien." c'est tellement vrai :-)
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Dolotarasse · il y a
Un beau petit texte. La dernière phrase très forte aussi. Mon vote et merci de votre passage sur ma page.
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Catherine Oizel Bonnanfant · il y a
difficile d'accéder au site, mais ce petit texte est un régal.
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Marie-Chantal Pétremann · il y a
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ussi



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Une belle surprise que ce texte...et la dernière phrase,j'aime et j'adhère.Mais ,il y a un mais pour les férus d'orthographe dont je suis...saurez-vous les découvrir?

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Maricri · il y a
Quelle surprise de découvrir au hasard du surf sur Internet une de tes nouvelles !
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