Ils sont plus de deux mille et je ne vois qu'eux deux

il y a
3 min
111
lectures
24
Ce matin-là il s’était réveillé tôt, c’était «le» jour, c’était leur jour, le jour où le monde s’arrêtait pour les écouter chuchoter, le jour ou leur monde reprenait là où il s’était arrête la dernière fois.
Il était passé à la boulangerie, ou Marie lui avait réservé ses deux croissants dans ce petit sac en papier qui tient sous son ciré. La tiédeur familière qui s’échappe de cette petite poche près de son cœur le réchauffe lentement.
Le voilà qui pédale, qui pédale à en perdre son souffle.
Mais il est tellement impatient il a si hâte de la retrouver alors il pédale, plus rien n’as d’importance que de la retrouver. La pluie bas son visage et le bruit sourd des gouttes sur sa capuche, lui rappelle que le monde est toujours là, derrière sa capuche.
Voilà la silhouette du bâtiment qui se découpe dans ce brouillard pluvieux de fin d’hiver, quand sous terre s’active déjà la tendresse du printemps à venir.

Il s’arrête essoufflé le cœur battant et les jambes flageolantes. Comme un papillon fasciné par la lumière il se précipite vers la porte, qu’il attrape tout doucement, qu’il referme tout doucement comme par peur que tout s’écroule.
Quand il arrive à la seconde porte celle-ci est entrouverte, elle l’attend, le sourire aux lèvres, ce sourire pour le quelle il est prêt à tout. Et dans un élan de bonheur ils se reprennent, redeviennent un seul redeviennent le feu. Le temps s’arrête, leurs deux âmes se fondent l’une dans l’autre, il ne fond plus qu’un. Ce qu’elle sait, il le sait. Ce qu’il sent, elle le sent. Et comme un soupir dans la complexe partition de leur bonheur, la pluie s’arrête, les nuages s’en vont et le soleil inonde enfin la pièce de sa douceur. Et puis ils se déchirent, ils se regardent encore une fois, de ces regards profonds qui vous font voire la mer dans des yeux bleus et une forêt vierge dans des yeux verts. D’ailleurs c’est là qu’ils vont, c’est là qu’il l’emmène.

Les voilà dehors, quelques nuages téméraires restent encore un instant pour les observer, les voir tous les deux, puis s’en vont de peur de gâcher leur instant intime. Les taches blanches de ces derniers dans l’azur du ciel sont remplacées par les mouettes. L’atmosphère est légère, mêmes l’air semble les porter. Ah ce qu’elle est heureuse d’être avec lui, ce qu’il est heureux d’être avec elle.
Puis il lui montre le sentier qui s’aventure à l’ombre des arbres dans ce petit bois de pin d’où dépassent de grands cyprès tendus vers le ciel.
Ils empruntent le sentier côte à côte, ils n’ont pas besoin de se parler. Puis le sentier rétrécit jusqu’à ne devenir qu’un vague sillon de sable. Ils continuent de suivre ce petit sentier qui se raréfie.
Ils sont de plus en plus proches, maintenant ils sont collés, leurs mains s’effleurent et un frisson les traverse. Ils n’osent pas se regarder, puis tout à coup ils courent, laissant derrière de mince nuage de sable. La fin du sentier approche, ils passent sous deux larges pins tordus par le vent marin. Derrière eux ils abandonnent le bosquet et les petites tâches de lumières sur la bruyère.
Devant eux, s'étend l'immensité, qu'il surplombe de cette avancé rocheuse.
Plus bas on entend le discret bruit des vagues qui les bercent, encore une fois, ils oublient tout, c'est si bon.
Ils sont assis les pieds dans le vide, elle à poser sa main sur la sienne et pour rien au monde elle ne l'enlèverait. Ils regardent la ligne d'horizon rougeoyer, le spectacle flamboyant de l'astre et de la mer qui se mélange.
Leurs lèvres s’effleurent d'abord timidement puis avec passion, avec la découverte et la tendresse d'une première fois.
Cela n'a duré qu'une minute, une heure peut-être.
Quand ils regardent à nouveaux l'horizon, les reflets de feu ont disparues pour laisser place à de millions de points scintillants.
Où est le bas où est le haut ? Qu'importe.
Ils descendent sur la plage où elle avance pied nu pour sentir le sable mouiller et poli par la mer. Ce contact est divin, elle ne s'est jamais sentie aussi bien. La mer vient lui lécher les pieds pour repartir en silence laissant derrière elle de multiple coquillage comme présent à ces deux amoureux qui ne savent penser à demain, ils vivent et ça leur suffit.
Leur deux silhouettes se découpent dans la nuit, puis soudainement, sans prévenir elles se floutent, le décor s'estompe et le bruit du va et vient de la mer disparaît !
Les revoilà au milieu des bruyantes machines et de l'atmosphère aseptisée de la chambre. Il est dix-neuf heures et, comme à son habitude, l'infirmière rentre timidement, comme par peur de faire voler en éclat leur cocon à eux, l'heure des visites est terminée !

Infiniment lentement ces deux corps
Se séparent et en se séparant
Ces deux corps se déchirent
24

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Le Lynx

André Page

McGregor leva ses yeux fatigués vers le ciel immense rempli de dieux, de démons et de vents. Au loin, un vol d’oies grises alla s'engloutir dans un énorme nuage noir. La solitude pesait de tout... [+]