Illusions perdues

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Je ne sais plus ce qui m'avait attiré chez elle de prime abord. Peut-être cette démarche chaloupée, tout en grâce et en finesse ; ou, plus prosaïquement, cette robe fauve qu'elle arborait si joliment, dessinant subtilement les contours d'un corps parfait ; ou, plus sûrement, cet étrange regard, un peu humide, dont elle m'avait enrobé subrepticement, prometteur me semblait-il de lendemains enchanteurs. J'étais rentré abasourdi, mesurant difficilement le flot d'émotion qu'en un éclair elle avait fait naître en moi. J'avais eu certes de nombreux béguins passagers, plus ou moins sérieux, histoires souvent sans lendemains et dont je me flattais benoîtement auprès des copains. Mais là, je ne comprenais pas les élans désordonnés de mon cœur. Étais-je victime de ce syndrome mystérieux que certains osent appeler le coup de foudre ?
Je m'en étais ouvert auprès de Bob, mon copain de toujours. Il m'avait carrément ri au nez : ainsi, moi, le tombeur de ces dames comme il disait (ce qu'au passage je n'appréciais guère), j'avais succombé au charme d'une jeunette et je me languissais d'amour, le cœur transi, pour les beaux yeux de la belle ! C'était vraiment trop drôle ! Assurément, il était temps, poursuivait-il, de reprendre mes esprits et de jouer de mon charme dévastateur pour la cocher sur la liste de mes conquêtes... Ce manquement aux règles élémentaires de la pudeur et du tact m'avait dégoûté : il n'avait rien compris le Bob. Pas un soupçon d'empathie, pas l'ombre d'une pensée romanesque !
Je m'étais isolé pendant plusieurs jours, rempli de la pensée de ma belle et je méditais sur le comportement qu'il me faudrait adopter pour faire naître en elle cet embryon d'intérêt, prélude aux amours effrénées auxquelles j'aspirais. Je savais que la prochaine rencontre serait décisive et que ma façon de dialoguer et de mener les débats produirait ou non son effet. Aussi, je m'étais longuement entraîné : j'avais imaginé les sujets de conversation à aborder, envisagé les questions qu'elle poserait et les réponses que je pourrais être amené à faire, réponses dont la pertinence ou la singularité pourraient l'égayer et pourquoi pas la séduire. Surtout ne rien brusquer, me disais-je...

Et puis la fameuse soirée est arrivée, celle où j'ai dû subir la honte de ma vie. Tout avait pourtant si bien commencé : dès mon arrivée, je l'avais reconnue au loin dans la foule, si belle, si désirable. J'avais décidé de prendre mon temps. Aurait-elle apprécié de me voir rappliquer en vainqueur, sûr de mon fait ? Je ne crois pas. Alors j'ai attendu l'heure propice. Je ne la perdais pas des yeux quand tout à coup mon cœur a fait une poussée d'adrénaline. Tout près d'elle se tenait Bob qui ne s'embarrassait pas de fioritures et qui visiblement avait pris les choses en main, le traître. Sa façon d'être ne laissait aucun doute sur ses intentions et le pire c'est qu'elle semblait ravie. Elle buvait ses paroles, son beau regard plongeait dans le sien. Très vite, leurs épidermes ont fait connaissance, c'en était trop ! Je me suis levé d'un bond et en trois foulées je me suis interposé entre eux. D'un violent coup d'épaule, j'ai envoyé Bob valdinguer dans le décor puis je me suis rapproché de ma dulcinée, bien décidé à user de ma force de séduction. Elle m'a toisé méchamment et m'a montré les crocs, prête à mordre ! Je n'étais pas encore revenu de ma surprise quand je me suis pris un grand coup de pied au derrière ponctué d'un tonitruant « Couché, Sultan ! » C'était mon maître bien-aimé qui au milieu de la foule des humains participait à sa façon à mon lynchage.
Je me suis réfugié dans le vestiaire, maugréant sur les vicissitudes de la condition animale et ressassant les paroles du bon roi François « Souvent chienne varie et bien fol qui s'y fie».

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