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Ile de Brume

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Ronan Ponnet

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La mer était d’un bleu profond, à peine agitée par de longues et languissantes vagues crêtées de blanc. L’étrave du bateau se dirigeait vers un immense banc de brume. Une brume de chaleur.il faisait presque trente-cinq degrés. A l’intérieur, je le savais, il y avait l’Ile Blanche. C’est ainsi que je l’avais surnommée depuis que je l’avais découverte. Je suis le nouvel instituteur de l’île. Une seule classe de trois niveaux. Des enfants calmes, étrangement calmes. Depuis la rentrée, je m’interroge : vais-je rester ? Il y a un bourg, un village de maisons quasi-fermées pour se protéger des ardeurs du soleil. Il y a une place sur laquelle personne ne passe. Des ruelles désertes... C’est une île montagneuse. Un grand plateau rocailleux et blanc la traverse dans sa longueur. Il y a une vingtaine d’éoliennes qui tournent lentement avec peine et grâce à la fois... Le continent est éloigné d’une dizaine de milles mais on ne le voit guère. La brume, exhalée par je ne sais quel monstre marin l’isole totalement. Je me suis enfui de l’île, il y a deux jours et là, les gendarmes m’ont demandé de les accompagner. Je me souviens difficilement pourtant cela remontre à trois jours à peine.
Les enfants sont sages dans la classe. Les murs peints de vert semblent dessiner des ombres sur leurs visages attentifs et silencieux. Ils sont une trentaine. En fait, je les trouve effrayants. Ils ne sourient que rarement. Ils lisent avec attention et réfléchissent longuement avant de me parler. Ils ont entre six et dix ans. Ils se ressemblent tellement. Leurs yeux noirs profondément enfoncés sous des orbites qui semblent les protéger. Leur peau est douce, brune. Leurs cheveux dorés mi-longs.
Ils me fixent avec attention pour ce cours qui a tout déclenché.
Je commence devant le tableau.
-Notre île, la Désirade, a été ainsi nommée parce que Christophe Colomb l’a vue le premier. Ses marins avaient tellement envie de voir une terre après leur terrible traversée, qu’ils l’ont surnommée la Désirada, en espagnol, la désirée et vous voici nommé, la Désirade. Puis l’île est devenue française et le Roi.
-Ne parlez pas de ça ici ! Je vous l’ordonne !
La voix ressemble à un cri. C’est le plus vieux des enfants qui s’est levé et me menace du doigt !
-Mais assied-toi Antoine !
-Taisez-vous professeur ! Vous êtes ici et vous nous appartenez ! On ne parle pas du Roi de France ici ! Il a créé l’île en nous enfermant ! Nous sommes les fils des grandes familles de France, vendus au Diable et enfermés ici. Mais les sortilèges prendront fin bientôt et nos sangs seront libres.
L’assemblée-ma classe- opine du chef. Silencieusement. Le gamin est debout. Ses yeux flamboient. Ses yeux enfoncés.
-Antoine, calme -toi et assied -toi. Il n’y a plus de roi. ;
-Mais la malédiction est toujours là. Imbécile !
Alors la trentaine d’enfants se mit debout et récita :
« « Lorsque des jeunes gens de famille seront tombés dans des cas de dérangement de conduite, capables d'exposer l'honneur et la tranquillité de leurs familles, ou pour lesquels ils auraient été repris de police, sans cependant s'être rendus coupables de crimes dont les lois ont prononcé la punition, il sera permis à leurs parents de demander au Secrétaire d'Etat ayant le département de la guerre et de la marine leur exportation dans l'île de la Désirade ».
Antoine s’avança vers moi.
-Alors tu vois ! Nous sommes les descendants des démons de France. Le Roi nous a enfermé ici, à la demande de nos familles, le 15 juillet 1763. Quels malfaisants sommes-nous pour qu’un roi pervers et débauché comme Louis XV nous ait exilés ici !!
Toute la classe se mit à rire.
Antoine s’avança encore vers moi.
-Et toi tu ne reverras jamais un autre univers que notre île. La malédiction te touche aussi. Ou tu mourras.
-Non Antoine, je ne veux pas mourir et nous allons continuer la classe tranquillement.
Mais le gamin s‘avançait vers moi, comme porté par l’assentiment des autres gosses muets, aux yeux flamboyants
-Nous avons tué les autres tu sais !
L’ancien maire, découpé et brûlé ! Le médecin, poignardé !
Et le curé, le Père Gaut ! Cet abruti a voulu nous brûler comme des sorcières ! C’était en 1922. Ila réussi à s’enfuir après avoir brulé le bourg. Mais nous sommes toujours là.
Nous sommes partout.
Notre substance voyage dans l’air et l’eau ! Nous sommes les vers translucides qui voyagent dans les tuyaux et qu’aucun scientifique n’a réussi à identifier. Nous sommes là et sous la mer. Nous sommes cette île et la brume qui l’entoure.
Antoine avait grandi de cinquante centimètres. Ses vêtements se déchiraient. Ses yeux en feu étaient braqués sur moi. La classe s’avançait aussi. Leurs yeux étaient pareillement illuminés.
J’ouvris la porte de la classe et m’enfuis vers ma maison. Les rues étaient désertes, écrasées de chaleurs et lourdes de brume. La Brume...
Dans mon petit appartement, je fermais les volets. Je voulais m’isoler pour comprendre l’hallucination qui m’avait frappé. Je perdais pied. Je préparais mon sac en vitesse. J’arriverai sans doute à prendre la navette pour partir sur le continent. A ce moment-là, j’avais encore un espoir.
Je dévalais la rue vers l’embarcadère. Du coin de l’œil, je voyais des yeux brûlants se poser sur moi dans l’ombre de chaque maison, de chaque porte, dans les carrés noirs de chaque fenêtre. Le village brûlait.
L’hélice brasse l’eau et propulse la petite navette vers la brume.
La traversée fut calme et fiévreuse pour moi...En arrivant, je me dirigeais vers la bibliothèque, là où depuis deux mois, je faisais des recherches pour préparer mes cours. La petite ville de Saint-François était animée. Gervais, le bibliothécaire, m’accueilli avec un sourire.
-Ben alors ! Tu n’es pas en cours ? Déjà marre des malédictions de l’île de brume ?
-Ben il vient de m’arriver...je lui expliquais mon hallucination.
-Mais non ! Tu n’as pas rêvé...Louis XV a effectivement signé cet édit qui fait de la Désirade un endroit maudit. On a exilé sur ce caillou, les enfants de l’Horreur, les rejetons des grandes familles de France qui ont pactisé avec le Diable ! Tout est vrai : les assassinats, le grand Incendie, les meurtres. Ils ont oublié de te mentionner la léproserie qui a fonctionné un siècle... (1) Ils t’ont monté une belle blague !
Convaincu de m’être fait humilier par des gamins, je décidais d’aller déposer plainte à la gendarmerie. Le lendemain matin, je me retrouvais dans cette vedette à fendre l’eau vers l’île et sa brume. Je me tenais sur l’étrave. Deux gendarmes à l’arrière avec le pilote. La vedette ralentit. Les gendarmes s’étonnèrent. Je les vis s’agiter quand le bateau stoppa doucement alors que le moteur fonctionnait à plein régime. La brume devint cotonneuse. Je ne voyais plus l’arrière du petit bateau. De simples silhouettes. Je sentis alors des mains me tirer dans le brouillard et me frapper. J’eu l’impression de tomber dans l’eau puis plus rien. L’inconscience.
Je me suis réveillé ici, dans ma chambre... Antoine est venu me voir. Il avançait vers moi silencieusement comme s’il flottait.
-Professeur ? tu vas nous faire classe. Tu vas aussi apprendre aux autres ce qui se passe dans le monde mais tu ne quitteras plus l’île.
Les autres, je les vis le lendemain. Des enfants sans nez, sans oreilles, sans bouche. Leurs yeux sont flamboyants. Leurs vêtements en lambeaux. Je leur lis des livres, des essais, de la philosophie. Ils m’ont interdit les livres religieux ou ayant trait à la religion et à l’histoire de France. Ils m’écoutent deux heures puis à un signal. Ils quittent la classe et s’enfoncent dans la brume.
J’ai tenté de m’enfuir. Je me suis jeté à l’eau pour quitter l’île à la nage. La brume. La Brume est devenue solide, cotonneuse élastique, indestructible. La Brume est le mur de ma prison. Elle me ramène. Sans cesse.

PRIX

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Ronan Ponnet · il y a
merci mais ce n'est pas grave...ici c'est juste pour jouer et quand je vois ce que font les auteurs pour se donner des voix entre eux! J'hallucine...Quelle importance d'être et LE PRIX, si votre texte n'est élu que parceque vous avez intrigué, échangé.."Je vote pour toi si tu votes pour moi..."A chaque fois je me fais avoir mais cela me permets de faire lire à mes amis une nouvelle pièce..c'est tout. mERCI
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Ronan Ponnet · il y a
merci ...oui cela apporte toujours de lire des critiques élaborées... je vais aller voir votre frontière
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Richard Laurence · il y a
L'idée de cette île maudite peuplée d'enfants diaboliques est vraiment excellente. Il y avait matière à créer un suspense tout aussi diabolique et c'est pourquoi il me semble que vous abattez vos cartes beaucoup trop tôt dans le récit : Antoine se lève et révèle d'emblée toute l'affaire au protagoniste... ainsi qu'au lecteur.... C'est vraiment dommage ! Vous possédiez une main superbe : vous auriez dû en profiter pour faire monter les enchères et ainsi rafler la mise en ne révélant qu'à la fin la dimension à la fois historique et surnaturelle de votre histoire : )
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Coraline Parmentier · il y a
Intriguant... J'ai beaucoup aimé, vous avez mes voix !
Si vous voulez connaître mes déesses des eaux, vous pouvez embraquer sur la barque solaire du dieu Rê et rejoindre mon royaume embrumé...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Pascal Depresle · il y a
Un vrai scénario. Mon soutien. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert ( L'héroïne - Tata Marcelle )
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Sophie Clissin · il y a
C'est palpitant...à retenir son souffle:-)
J'ai dévoré les lignes.
J'aime cette pointe d'histoire mêlée à l'épouvante.

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Maggie Gilbert · il y a

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Digne d'un film d'horreur !
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Ronan Ponnet · il y a
heu...merci..mais pas de sang ...
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Effectivement, épouvante plutôt !
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Ronan Ponnet · il y a
Mais vrai! Enfin historiquement vrai!
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