2
min

Il n’y a plus de jeunesse !

Image de Caroli

Caroli

52 lectures

6

« Hé, bonjour mamie, ça gaze ? Ça te dérange pas que je m’assois là ?
— Bonjour, jeune homme, répondit la dame, en se décalant pour faire de la place sur le banc de l’arrêt de bus.
— Dis, tu me donnerais pas cinq euros pour mon ticket ? J’ai pas pu recharger ma carte cette semaine. »
Soudainement immobile, la dame s’était figée en une posture droite et digne. Pas un cheveu gris ne bougea. Son regard fixe semblait l’avoir emmenée vers des rivages lointains, sûrement plus exotiques que l’arrêt Myosotis de la ligne 23, tout en plastique.
« Allez ! » insista le jeune, l’air amusé, en enlevant son sac à dos de l’épaule pour le laisser tomber lourdement à ses pieds.
Il devait sortir du lycée voisin bien que ce ne soit pas le moment d’un interclasse. A certaines heures, les élèves bruyants envahissaient le trottoir et débordaient sur la chaussée, un peu comme une marée montante, au fond. Mais là, au plus trois à quatre silhouettes patientaient nonchalamment, la plupart en vérifiant une info importante sur leur ordinateur de poche. Le silence soudain rompu par l’arrivée du lycéen ne fit cependant pas dévier un seul cerveau de la mission qu’il s’était fixée : avoir à la fois l’air occupé et très sollicité via son appendice métallique. Le look du jeune en disait long sur sa motivation scolaire : jeans déchirés et trop grands pour lui, cheveux longs qui formaient d’étranges paquets hideux pour les inconscients qui osaient y plonger un œil, fringues molles abritant le corps mou et désabusé de celui qui sait déjà tout et n’en revient pas.
« Hé, je te parle ! Cinq euros pour le bus, je te les rendrai une prochaine fois ! »
Cette fois-ci, le visage de l’aïeule pivota doucement, mais sans trahir aucune émotion. Sa voix haut perchée protesta sur un ton pincé :
« Il n’en ai pas question.
— Tu ne voudrais pas laisser un pauvre jeune comme moi, livré à lui-même dans la rue, incapable de prendre son bus pour rentrer chez lui ?
— C’est ainsi.
— Mais non. Un petit effort ! Sors ton porte-monnaie.
— Certainement pas.
— Oh que si : dix euros alors ?
— Marcher fait du bien.
— Mamie, tu n’es pas marrante... »
Surgie alors de nulle part, une sorte d’épée bleu roi fendit l’air tout près de l’abri capillaire pour faune microscopique de l’ado, interrompant du même coup sa quête pour l’acquisition d’un titre de transport.
« Toi : le jeune ! Laisse cette brave dame tranquille ! Immédiatement ! » ordonna une adorable vieille en manteau bleu roi assorti à son parapluie et à ses chaussures plates à semelles de caoutchouc totalement silencieuses. Cette intervention brutale dut tout de même surprendre la mini-assemblée car elle déclencha deux discrets pivotements de têtes dans sa direction.
«  Mais... tenta le jeune.
— Cela suffit ! Pour qui te prends-tu ? Comment oses-tu t’adresser à madame sur ce ton ? bataillait la courageuse femme en tenant son arme dressée entre elle et l’ennemi.
— Mais... tenta à son tour la dame ainsi défendue.
— Vous vous croyez tout permis, vous, les jeunes ! Vous n’avez plus de respect pour rien ! Oser racketter une dame âgée qui attend tranquillement son bus ! »
Ils avaient failli rater une affaire de racket ! Il n’en fallut pas plus pour que les deux techno-junkies quittent enfin leur écran des yeux et s’intéressent à leur environnement immédiat.
— Mais...
— Tu mériterais que j’appelle la police pour agression ! vociférait la sauveteuse de dame en péril. Comment cela aurait fini si je n’étais pas intervenue ? Hein ? Tu l’aurais frappée pour obtenir ces cinq euros ?
— Madame...
— Tous les mêmes, des bons à rien ! Mais, moi, il ne faut pas me chercher ! Heureusement que je suis arrivée au bon moment !
— Madame !
— Parce que sinon, insistait la dame en bleu en se tournant vers la victime présumée, je suis sûre qu’on vous aurait retrouvée dans un drôle d’état ! Vous voulez porter plainte ?
— Fermez-la ! cria soudain la voix haut perchée sur son ton pincé. Bouclez-la un peu !
— Mais, mais, je...
— Ce jeune homme est mon petit-fils ! Je suis venue le chercher pour aller au musée comme toutes les semaines.
— Votre petit-fils ?
— On s’amusait, vous comprenez ? On adore se taquiner, alors, non, je ne veux pas porter plainte.
— Votre petit fils ? Et vous lui refusez cinq euros pour le bus ?
— Et alors ? Lui, il a bien refusé de me télécharger tout Nina Hagen avant hier. Pourtant j’ai insisté, voyez-vous mais rien faire. C’est interdit, qu’il disait. Il veut tout le temps que je l’emmène au musée et il refuse de me rendre ce service. Il n’y a plus de jeunesse !
6

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Là où y a pas de l'Hagen y a pas de plaisir, aurait pu déclarer cette super mamie branchie à cette émule de Zorro relou de chez relou. Un texte poilant, comme on disait autrefois.
·
Image de Caroli
Caroli · il y a
merci, Guy d'avoir lu et commenté cette nouvelle non sélectionnée et très peu lue !
·
Image de Emily
Emily · il y a
J'adore la fin; bien vu!! bravo
·
Image de Caroli
Caroli · il y a
merci Emily !
·
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Très drôle. Le lecteur est vraiment pris à contrepied et a envie de dire : il n'y a plus de vieillesse !
·
Image de Caroli
Caroli · il y a
merci Patricia !
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur