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J’étais gaillarde, sensible au soleil méridional quand j’ai pris le train, il y a trois jours pour Béziers. Puis un tortillard m’a transportée à Servian, terre d’origine des Mounis-Gobron, mes grands parents paternels que j’ai à peine connus.
Rendez-vous avait été pris au cimetière de Servian devant la concession 386, allée nord, où la personne des pompes funèbres m’attendait devant un caveau que je ne pouvais croire être celui de ma famille, semble-t-il si respectable et respectée. En effet, une stèle branlante affichait les noms des défunts peu lisibles aux ors presque effacés.
Le croque-mort me fit signe de m’approcher dans une attitude circonspecte et pleine de compassion affectée.
La brèche présente au bord de la pierre tombale était l’oeuvre d’une pluie sournoise qui, au fil des ans, avait grandement érodé le matériau d’où s’échappait de la ferraille rouillée. Au plus profond du trou béant qui se laissait donc entrevoir par l’agrandissement de la fissure, j’aperçus en frissonnant des cercueils de bois vermoulu prêts à s’écraser ou à s’aplatir sur la planche qui leur servait de support. Je retins mon souffle tant je craignais qu’ils ne s’effondrassent au moindre tremblement.
Je chuchotais. Je convins en sourdine que la situation était grave et j’aurais donné n’importe quoi pour me transporter à mille lieux de cet endroit.
Les formalités d’usage accomplies et après avoir mis fin à cette vision d’horreur grâce à la pose d’une pierre tombale digne de ce nom, je retournais dans mon appartement luxueux que mes revenus de romancière à succès m’avaient permis d’acquérir dans un quartier huppé de Paris.
Mais l’image des restes de mes aïeux si piteusement conservés m’envahit toujours. Ma passion de l’écriture s’est transformée en un labeur pénible auquel j’ai du mal à m’atteler.
La page est blanche. Mon esprit n’est plus alerte comme il l’est habituellement au petit jour après mon café matinal, pour raconter ce qui me semble être désormais des fadaises sans queue ni tête, bien trop insignifiantes face au scandale de la mort...
Mais je n’en peux plus.
« Je ne peux plus écrire... ! » est tout ce que je peux exprimer pour justifier mon tout nouveau handicap à Carine, mon éditrice.

***

Carine est aux cent coups.
— Elsa commence à m’agacer, avec ses airs de petite fille éplorée, morigène Carine.
— J’aimerais bien qu’elle mette ses états d’âme au service de sa plume. Ses grands parents sont morts, elle ne les a pas connus, et alors ? La vie continue ! Point-barre !
Carine tapote nerveusement le catalogue des publications de sa maison d’édition où figure en bonne place, la bibliographie prestigieuse d’Elsa.
— Elle ne va pas me lâcher maintenant alors que nos bénéfices ont plus que doublé !
Comme toujours dans les moments de stress, Carine avale une fine napoléon rare, dégotée dans une épicerie fine. Depuis les romans à succès d’Elsa et ses retombées économiques sur la maison d’édition, Carine a pris goût au luxe auquel elle ne se sent pas prête à renoncer.
Elle tente de surmonter sa rancœur et décide d’aller chez Elsa.
Elle la trouve, comme elle le craignait, affalée dans son sofa, peu apprêtée, traînant dans un jogging sans forme, un mug de thé à la main.
Carine va employer la méthode douce. Avant d’être éditrice, elle a validé cinq années de psycho en ouvrant un cabinet d’hypnothérapeute en banlieue, avec déjà un sens aigu des affaires.
Doucereuse, elle invite donc Elsa à s’asseoir dans le canapé.
— Regarde moi, lui dit-elle. Je comprends ton effroi.
La voix se fait plus enivrante et Elsa qui a obtempéré ne cherche pas à contredire Carine.
— Ne crois-tu pas que tu pourrais mettre ton talent à l’épreuve ? Qui sait si ton grand-père et ta grand-mère n’ont pas envie d’entrer en contact avec toi ?
L’intonation de la voix de Carine devient légère. Elle fixe du regard Elsa. Cette dernière ne peut détacher ses yeux de la bouche de l’éditrice qui profère de si bienveillants propos.
Carine a capté les yeux et l’oreille d’Elsa, elle le sait. Elle poursuit son intrusion dans le cerveau de la jeune femme.
— Pense très fort à eux, à leur vie que tu ne connais pas mais qu’ils peuvent te raconter.
Tout doucement Carine pose sur les genoux d’Elsa le bloc-notes qui avait été abandonné au pied du canapé. Elle glisse un stylo entre les doigts crispés de l’écrivaine qui, irrésistiblement se met à tracer au kilomètre, des lettres, des mots, des phrases, des paragraphes.
La séance dure, dure sous les encouragements de Carine, susurrés d’une voie suave mais péremptoire.
L’éditrice pressent un texte profond plein de sentiments, ne doutant même pas que le style ampoulé, mais si juste de la jeune auteure, donnera au récit la richesse qui lui est habituelle et qui plaît tant au lecteur.
Carine ne cherche même pas à lire les précieuses lignes, convaincue du talent de la romancière.
Elle est assez satisfaite de sa capacité à retrouver son don de persuasion exacerbé par l’hypnose.
Elsa a noirci une dizaine de pages.
— C’est très prometteur. Elle a enfin le début de son histoire, se félicite la femme d’affaires.
Soudain, Elsa cesse son écriture automatique, laisse filer le stylo au creux des coussins du canapé et jette le bloc sur la table basse.
— Il est peut être temps de mettre fin à la séance, s’avoue Carine, néanmoins contente du résultat.
Un claquement de doigt et Elsa devrait sortir de son état second.
Mais la curiosité l’emporte et Carine, laissant Elsa encore à son hébétude, attrape le bloc-notes et lit.

C’est une succession de paragraphes, tous les mêmes, composés de ces lignes :
« Papi, Mamy, je vous présente Carine, mon éditrice. Ne lui parlez surtout pas. Aidez-moi à sortir de ses griffes. Je n’écrirai plus une ligne de roman. Je veux seulement apprendre à graver le granit pour qu’on se souvienne à jamais du nom des morts en lettres d’or. »

PRIX

Image de Automne 2017
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Jean Calbrix · il y a
Tel est pris qui croyait prendre ! Un beau texte qui se laisse lire jusqu'à la chute déclenchant un grand éclat de rire. Bravo, Suzy-Lou. Vous avez mes 5 votes.
Vous avez apprécié mon sonnet "Tarak", en sera-il de même pour mon sonnet "Pétrole" ? http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole

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Klelia · il y a
C'est touchant et... mystérieux à la fois !
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M. Iraje · il y a
Un changement radical pour des écrits qui restent ☺☺☺ !
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Liane Estel · il y a
Désolée j'ai omis le mot "vrai", soit : il est vrai qu'une intense...
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Liane Estel · il y a
Il est qu'une intense émotion peut nous couper tous nos moyens... L'histoire est bien menée.
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Moniroje · il y a
Yeux ronds... comme Carinne; et puis rire..
Merci pour ce moment

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Suzy-lou · il y a
Tant mieux si vous avez été surpris(e ?). Merci beaucoup.
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Noellia Lawren · il y a
Ravie de découvrir votre écriture , très beau style , très belle nouvelle , mon vote +5 avec grand plaisir
si le cœur vous en dit, je vous invite à soutenir
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bien à vous et encore bravo

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Suzy-lou · il y a
merci infiniment.
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Albanne Riboni · il y a
Un nouvelle qui nous entraîne, un bon moment de lecture, j'aime beaucoup et vote. Si l'envie d'un nouveau départ vous tente : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/un-nouveau-depart-7
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Suzy-lou · il y a
merci !
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Chantane · il y a
histoire touchante , mon vote
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Suzy-lou · il y a
un grand merci.
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Miromer · il y a
à tout ceux qui rêvent de trouver un éditeur (ou éditrice!)... Méfiance !
Bien joué Suzy-lou !

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Suzy-lou · il y a
business is business. Merci
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