Hôtel Particulier

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Court, vous avez dit "court"? Femme, amoureuse, maman, enseignante, névrosée comme tout le monde, en mode SEP depuis 2003, on ne se refait pas... J'écris, je lis, je suis, m'enfuis, poursuivie  [+]

A vous,

En cette matinée ensoleillée de novembre 2016 (quel jour déjà ?), je ne réalise pas vraiment où je suis. Je sais simplement que je suis bien. J’écris ces mots pour moi, pour vous, pour lui, pour le souvenir. Que faites-vous mes filles à cet instant où je me laisse aller à la douceur ? Vous êtes certainement à l’abri avec votre papa, celui qui sait tout, vous me le répétez assez ! Je me réjouis de ça, rassurez-vous. Enfin, je ne sais pas si c’est de la réjouissance que je ressens là tout de suite. A vrai dire, je ne veux pas savoir, juste éprouver. Voilà c’est ça. En ce moment même, je ne réfléchis pas, je ne cherche rien, je suis attentive à mes sens, juste ce qu’il faut, pas trop. Je ne vais pas non plus me relire, j’espère que vous comprendrez mes probables maladresses aussi.

Il fait beau dans ces montagnes où je me trouve. C’est assez déstabilisant d’être dehors, sur un banc, sans manteau, à cette saison. C’est vrai que je ne suis pas encore habituée à cette région que je veux découvrir après mon périple ici. Je ne sais pas si j’en ai envie en fait. Je crois que j’écris ce qui doit être logique, évident. Alors, soyons honnête à présent. En brut voilà ce qui est : j’ai un cahier sur les genoux, un stylo dans une main, une cigarette dans l’autre (et oui maman fume toujours et non ce n’est toujours pas bien), j’écris comme je respire, je ferme parfois les yeux, juste quelques secondes pour apprécier la caresse du soleil. Je suis bien. Me pardonnerez-vous cet état de bien-être, sans vous ? Et toi mon amour ? Tu sais que la décision que j’ai prise n’est pas une fuite, n’est-ce pas ?... Il ne faut pas que je recommence réfléchir, imaginer, spéculer, désolée, je me recentre sur moi, rien que moi, mon présent de narration. Voilà, je raconte, je n’analyse rien.

J’ai défait ma valise, rangé mes affaires dans la petite armoire de ma chambre. Allongée sur le lit, je regarde les arbres par la fenêtre. Tout est paisible ici. Un peu de vent, la tramontane je crois. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages qui seront perdants. J’hésite entre plusieurs activités : une sieste, un bouquin, un mandala, de la musique, me vernir les ongles, continuer d’écrire tout simplement...On frappe à ma porte, je vous retrouve plus tard mes chéris.

J’avais oublié un rendez-vous avec la spécialiste bien-être de l’hôtel. J’y suis donc allée. La gentille dame au doux parfum s’est montrée très à l’écoute de mon absence de désirs. Elle a compris assez vite que je ne voulais pas d’activités particulières, que plus que tout je souhaitais simplement Etre. On verra plus tard pour le Bien. J’en ai profité ensuite pour me rendre au goûter organisé pour accueillir les nouveaux résidents. C’était très agréable de se faire chouchouter, d’avoir un café chaud de gentillesse. Même si je suis ici pour me retrouver, pour apprécier pleinement une solitude salutaire, j’ai pris du plaisir à communiquer avec d’autres voyageurs. Chaque fois que je la croise, une jolie dame âgée me répète que j’ai les cheveux comme sa petite fille, d’un « blond angélique ». Elle me fait sourire tendrement. Beaucoup des personnes que j’ai rencontrées sont en itinérance, s’arrêtent ici ou là, repartent, vont et viennent d’un havre de paix à un autre avec cette irrépressible envie d’être, comme moi. Ils veulent tous se sentir exister. Enfin il m’a semblé. Quoi qu’il en soit, je pense que je vais prendre goût à osciller entre mes précieux moments en solitaire et ceux consacrés au partage, aux échanges de mots brefs. Voilà c’est ça, pas de longues discussions à refaire le monde, juste de très courtes conversations pour ne rien dire vraiment. J’ai besoin de sentir l’inutile, le non attendu sans état d’âme, sans réfléchir à ce que l’on espère de moi. Je suis, voilà tout.
Je vous embrasse très fort mes amours et vous dis à très bientôt.
Moi qui vous aime

En défaisant la valise après ce séjour qui aura été plus long que prévu, je déplie mes vêtements, évidemment, mais aussi je remets la main sur la grande série de mandalas que j’avais coloriés, seule dans ma chambre à l’hôtel. Surtout je découvre une enveloppe non cachetée, à l’adresse de... chez moi ! J’ai un passage à vide mêlant songe et réalité. Je tourbillonne dans mon esprit, alternant les flashs, les mots entendus qui se répètent comme un leitmotiv... Pour ensuite ancrer mes deux pieds bien au sol et réaliser que je suis rentrée. Je suis à la maison, à côté il y a mon mari et nos filles. Je dois cesser de me mentir : cette lettre écrite de ma main n’a jamais été envoyée. Ni par moi, ni par personne d’autre, même pas l’une des membres du personnel avec qui je m’entendais bien. Ce que cette missive aux allures de journal de bord raconte n’est qu’une forme de réalité, celle que j’ai connue ou plutôt que je me suis inventée pour fuir le véritable réel, celui qui rappelle combien la chute libre psychique peut être incontrôlable mais pas irréversible. J’en suis la preuve.

Même si l’hôpital psychiatrique n’a pas dans ses prestations la formule «  all inclusive » que peut posséder un bel hôtel, il fait de nous quelqu’un de particulier. Je sais désormais apprécier le présent comme s’il s’agissait d’un cadeau quotidien.
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