Hors saison

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"Je suis doué d'une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres, me déchire." Flaubert, correspondance  [+]

Image de Eté 2015
Aujourd'hui, c'est l'été.
Il neige.
Dedans.

C'est drôle, et pas drôle en même temps.
Les flocons viennent s'éteindre, au sol.
Sans bruit.
Sans cris.
Car tout est gelé, sous l'enveloppe de givre, même les sons.
Le souffle du nord s'engouffre, partout.
Par le ventre, par les reins, par le cœur.
Ça démange, ça pique, ça dévore même, un peu.
Ça finit par brûler, surtout les yeux.
Comme un trop plein de glaces et de cristaux, mélangés.
Du passé, de l'hiver et de nos odeurs, imbibé.
Entêtant plus qu’un shoot. Et gelant les veines.

Dehors pourtant, l'air est chaud.
L'air est moite.
Mais presque doux, comme la caresse des draps, sur nos peaux, le matin.
Comme ton vieux pull gris en polaire dans lequel je m'emmitoufle, me blottis, me cramponne, l'obscurité naissante, assise sur le canapé. Depuis des jours.
Des jours qui se sont allongés, étirés et sont devenus malgré moi, sans que je le veuille, sans que je comprenne quoique ce soit, des mois.
Des mois absurdes.
Des mois vides, des jours vides.
Sans prise. Sans emprise.
Sans saveur, sans goûts, sans sens.
Sans essence.
Dont le contenu s'évanouit, s'évapore dans la brume, le soir venu.
Des jours dont il ne reste même pas l'enveloppe, au final. Qui s'effacent, aussitôt, comme les dessins et les rêves des mômes, sur le sable.
Comme la vie.
Et le stylo glisse sur la feuille blanche, sans écrire. Sans même tacher, ni colorer. Il reste là, impuissant, muet, de son ancre figée.
Par le froid.

Aujourd'hui, au parc, pourtant, le soleil est là. Et bien là, paré de tous ses rayons, qui m'éblouissent.
Il embrase le ciel.
Il empourpre les chairs.
Il plombe ma tête.
Les éclats de rire des enfants s'élèvent, papillonnent, puis s'échouent, sur le bitume. Le fracasse, le fissure, juste pour laisser un peu de joie s'infiltrer, par le bas. Je crois même qu'elle s'enracine, par les pieds.
Mais ça ne vient pas jusqu'à moi.
Les parents sont en sueurs et piétinent de tout leur poids le gazon, ocre et jaune, marqué au fer de rouge, de l'été. Mais jeunes ou moins jeunes, sportif ou grisonnant, ils s'en moquent pas mal de la couleur de l'herbe eux. Ils sont paisibles, ils sourient. Des étoiles sont descendues s’accrocher dans leurs yeux, et dans ceux, de leurs têtes blondes.
Le jardin est plein de vie.
Le jardin est en vie.
Ça te plairait.
Le parfum de la lavande, mêlé à celui de la terre, chaude, et sèche, comme le soufre, se faufile en moi, par les narines.
Un ballon rouge et jaune va et vient, entre les nuages et le sol. Un mouvement hypnotique, pareil que le ballet des feuilles devant nos yeux, à l'automne dernier.
C'est le petit qui joue. Qui rit. Qui m'offre ses petites pommettes roses gonflées d'enfance, pour que j'y dépose un baiser. Le contact de mes lèvres sur sa joue m'apaise peut être plus que lui, finalement.
Malgré tout, l'orage gronde. La neige fondue, et la pluie, perlent sur mon visage.
En grosses gouttes.
Invisibles.
Et le vent se lève et sème. Trop fort.
Trop de moi, trop de toi, trop de nous.
Trop de tout.
Les souvenirs, en bourrasques, ça fait tanguer, vaciller.
Le corps de plume.
La tête de plomb.
Des lames de couteau dans le cœur.
Et je me souviens de toutes ses histoires, à me tenir debout, qu'on se chuchotait, sur ce banc.
C'était l'été, un après-midi identique à celui-là, ou presque.
Même lieu, même temps.
Autre vie.
On étouffait, ma main dans la tienne. Comme deux gosses inconscients, innocents, un peu stupides. On fermait les yeux, et on partait loin. L'écho des vagues un instant remplaçait celui des moteurs de voitures, au creux de nos oreilles. On pouvait sentir le contact du sable, brûlant, sous nos pas, et les fragrances de monoï s'échappant de nos corps à chacun de nos mouvements. Elles allaient se mêler à celui du sel, de la marée, pour voler, virevolter, et s'envoler comme les mouettes, là où se perd l'horizon.
On pouvait voir un arc en ciel aux couleurs pastel courir à toute vitesse se jeter contre la surface bleuté de la méditerranée.
Aujourd'hui aussi c'est l'été, et j'essaie.
J'essaie.
Et j'essaie encore.
Je me concentre, je ferme les yeux, de toutes mes forces.
Mais la plage, elle ne vient pas.
Pas sans toi.
Aujourd'hui, le temps est comme fou.
Détraqué.
Hors de lui, hors de moi, hors de nous.
Hors du temps.
Hors saison.

Aujourd'hui, c'est le premier jour de l'été.

Aujourd'hui, c'est l'été.
Et il neige.
En moi.

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Un petit mot pour l'auteur ? 149 commentaires

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Michel Dréan · il y a
Je me rends compte aujourd'hui que j'ai raté quelques-uns de tes textes (je vais me rattraper !).
Quelle claque encore une fois ! Juste sublimement triste ou tristement beau !

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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Michel... Celui-ci est assez ancien en effet...😊
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SandraB · il y a
Superbe !
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Déborah Locatelli · il y a
Merci.....
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Caroline Iwik · il y a
Je copie et je colle, puisque Rafistoleuse a tout dit.
"Terrible et beau."

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Amandine B. · il y a
Terrible et beau.
Il n'y a pas de saison pour le vide...

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Cyclamën Animae · il y a
Woh. C'est ce qui me vient à l'esprit.
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Déborah Locatelli · il y a
Woh c'est bien...:-)
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André Page · il y a
Encore un magnifique texte et je ne dis pas ça simplement parce que le sujet évoqué est au centre de mes préoccupations, et que je connais trop bien ce grand froid de l'absence, non je sais qu'il peut émouvoir n'importe qui, que tous les petits détails font mouche, enfin bref, j'aime! merci Déborah.
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Déborah Locatelli · il y a
Je suis sincèrement triste que vous la connaissiez cette absence. ..Mes textes ne sont pas les plus conseillés quant le moral est bas. ..;-) très bonne soirée à vous et un grand merci pour vos lectures. A bientôt.
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Djenna Buckwell · il y a
Même si c'est un peu tard, je rajoute mon vote.
Très joli texte.

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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup. ..
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Nadou · il y a
Merci pour votre 1er vote ! Je viendrais lire votre texte en compèt automne dans la journée ^et je suis en accord avec cerise...je trouve dommage que ce texte ne soit pas en finale...
Mon poème à passé ce cap difficile et Je vous invite si vous le désirez à réitérer votre soutien ! Merci !
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/mon-eden-1

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Déborah Locatelli · il y a
Je repasse avec plaisir Nadou. Je n'ai pas encore eu le temps de relire ou découvrir les finalistes de chaque catégorie. Mais je compte bien le faire...;-)
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Nadou · il y a
Super !
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Cerise R. · il y a
Je suis vraiment triste que tu ne sois pas en finale, j'ai tellement aimé ce texte...
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Déborah Locatelli · il y a
Ba non ne sois pas triste....;-) J'ai voté pour pas mal de textes qui sont présents en final, je suis contente du choix des finalistes. Et encore félicitations à toi. C'est mérité. ..!;-)
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Cerise R. · il y a
Si si, je suis triste... Ton abnégation t'honore mais quand même, pour moi ton texte est à la hauteur, largement, de ceux choisis...
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Déborah Locatelli · il y a
Tu es gentille....La compétition n'est pas très important. Ton adorable commentaire me touche beaucoup plus. :-)
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Argan le tallec · il y a
Bravo Deborah, je voulais lire un second texte dans la foulée et je ne suis pas déçu! Je retrouve la même ambiance qui me charme ! Bravo ! Argan
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Déborah Locatelli · il y a
Merci Argan. C'est très gentil d'être passé 2 fois....;-)

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