Hors piste

il y a
4 min
132
lectures
107
Qualifié
Image de 2021
Image de Très très courts
La nuit était tombée sans que les convives y prennent garde tant l’ambiance chaleureuse de la maison et le plaisir de se retrouver leur avaient fait oublier le monde extérieur. Pour Thomas et Léa, il était pourtant l’heure de partir. Tout en continuant à bavarder avec leurs hôtes, ils bouclèrent la petite valise choisie pour ce long week-end chez les cousins, puis plongèrent hors de la maison sur la chaussée où un froid sec et brutal les cueillit sans plus de cérémonie. Quoi d’étonnant, on était en décembre. Le temps de ces quelques heures de rires et de ripailles, ils l’avaient oublié. Ils marchaient d’un pas vif dans la nuit noire et tranquille seulement troublée par le frottement bancal d’une roulette de leur valise sur le macadam. Le train passait dans vingt minutes, il ne fallait pas traîner. Léa renfonça son bonnet sur sa tête et reprit la cadence sans marquer de pause. Elle espérait retrouver dans la gare un peu de chaleur. Ils arrivèrent essoufflés mais suffisamment en avance pour prendre leurs aises dans la salle d’attente.
Ils étaient rares les passagers à s’entêter sur le quai dans l’espoir que Thomas avait toujours trouvé absurde de voir avant les autres voyageurs le train surgir du néant de l’horizon. D’autant plus que le tableau d’affichage indiquait désormais que le train aurait du retard, et maintenant que ce serait de plus de trente minutes. Il s’approcha insensiblement du guichet où un employé des chemins de fer se préparait à recevoir un agglutinat d’usagers autour de son hygiaphone.
« Ils affichent plus de trente minutes de retard, mais le train ne passera pas », lâcha-t-il mezzo voce. « Il y a eu une rupture de caténaire. A cause d’une chute de neige. Ils le répareront dans la nuit. Ce soir il n’y aura plus de train. »
« Une chute de neige ? », s’étonna Léa. « Ce n’était pas du tout prévu par la météo. En montagne, peut-être, mais pas ici, pas aussi bas ».
Thomas appela son cousin et ils rendirent au macadam les roulettes de la valise tout en avançant le plus vite possible pour échapper au mordant du froid face auquel ils se sentaient aussi transparents et nus que s’ils avaient été traversés par un faisceau de rayons X.
« Nous voilà déjà de retour », s’exclama Léa.
« Vous savez où est votre chambre », répondit Justine en l’embrassant.
Et ils replongèrent avec délices dans la chaleur d'un dîner improvisé avec les reliefs des agapes précédentes et des bavardages restés en suspens.
« Ces chutes de neige localisées, c’est tout de même étonnant », dit Léa pensivement. « Le ciel paraissait si clair. »
« Demain matin, je vous emmènerai à la gare en voiture », répondit Jérémy.
Thomas et Léa se levèrent de bonne heure et refermèrent leur valise sur le linge de nuit, les brosses à dent et les crèmes de jour. Léa collait son nez sur la fenêtre du velux de la chambre d’amis installée à l’étage de la maisonnette des cousins de Thomas.
« Il n’a pas neigé », lança-t-elle en lui envoyant les gants qu’il cherchait vainement en retournant son manteau dans tous les sens.
Ils embrassèrent Justine puis prirent avec Jérémy la direction du garage joliment dissimulé au fonds du jardinet de la maison. Un soleil livide luisait timidement à travers les vitres de la voiture qui avança jusqu’au portail que Jeremy ouvrit en actionnant la télécommande. Il s’engagea dans la rue et pila sec lorsqu’il voulut tourner à droite. Un mur de neige lui bloquait l’accès à la route principale.
« Une congère, » analysa-t-il immédiatement. « Les services de la ville vont dégager les routes rapidement, mais il encore tôt. Je vais les appeler pour leur signaler le problème car ils font les grands axes en priorité. Or nous sommes au bout d’une impasse. Ils mettent plus de temps à intervenir ici »
« C’est tout de même étrange, ces chutes de neige », pointa Justine en servant un thé bien chaud à Thomas et Léa. « Je n’ai jamais vu cela ici. En altitude peut-être, mais pas ici. »
« On entend un moteur », ajouta Thomas. « Ce doit être le camion de déneigement qui commence à intervenir. »
Léa ne quittait pas des yeux la fenêtre du salon derrière laquelle un rideau de flocons dense et épais tombait avec régularité et rapidité.
« Oui, le camion se rapproche, on l’entend bien distinctement, » murmura-t-elle sans quitter des yeux le rideau blanc et muet qui maintenant collait à la vitre. On ne verra bientôt plus rien dehors, songea-t-elle, hypnotisée par ce bain de blanc qui suscitait en elle une sensation de douce somnolence qu’alimentaient aussi le thé et les gâteaux de Justine. Elle se perdait dans la contemplation d’un reflet de bougie d’ambiance sur la vitre lorsqu’un craquement primal fendit la quiétude opaque du salon.
« Le toit ! Que se passe-t-il ? »
Thomas et Jérémy se précipitèrent dans l’escalier qui conduisait à l’étage mais un fracas indéfinissable ramena les deux hommes en roulé-boulé dans la pièce à vivre.
« La neige ! Elle est si lourde qu’elle a brisé le toit et dévalé l’escalier. Impossible de monter là-haut pour le moment ».
« Appelons les secours », dit Justine, tandis qu’une langue de neige s’avançait aussi onctueusement qu’une coulée de lave au milieu du salon et s’arrêta au pied de la table basse comme prise d’un accès de politesse. Le portable de Thomas sonnait avec insistance sans susciter de réaction de son propriétaire, pris de stupeur.
« Décroche », dit Justine en train de constater à son tour qu’on ne voyait plus rien par la fenêtre du salon. Tout y était absolument blanc, mais le moteur du camion de déneigement émettait maintenant un bruit presque assourdissant.
« Cela ne te rappelle rien ? », dit une voix d’homme au bout du fil. « Toi et ton cousin, je vous avais dit que vous le payeriez un jour. »
« Qui êtes vous ? », demanda Thomas pendant qu’une nouvelle coulée de neige, faisant fi de toute urbanité, achevait de colmater la cheminée qu’ils avaient eu tant de plaisir à garnir de bûches flambantes un soir.
« L’avalanche. Vous ne vous souvenez pas, toi et ton cousin complice ? Vous vous en êtes sortis, et vous avez laissé les autres, vous vous êtes carapatés, tout cela parce que vous faisiez du hors piste quand elle s’est déclenchée. Vous avez attendu d’être en zone autorisée pour appeler les secours. On les a retrouvés aussi gelés que les mammouth en Sibérie. Pour des gens de chez nous, de là-haut, des montagnes, cela en se fait pas. On aide. Alors même si vous êtes partis dans la plaine, on n’a pas oublié. Et le canon à neige, on sait l’utiliser, et on sait le descendre si nécessaire, pour en faire usage à bon escient. Le bon escient, aujourd’hui c’est ici. »
« Le bruit de moteur », s’écria Thomas. « Vous avez bloqué la voie de chemin de fer. Vous avez bloqué la rue. Et maintenant ? »
« Que se passe-t-il ? », demanda Justine.
Un fracas sans vergogne éventra l’air par le plafond brisé en deux. La neige fondit sur les habitants dans un silence de vautour, à peine troublé par le ronron vaporeux du canon.
107

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,