HONTE

il y a
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Un souhait, une tentative, un désir: partager les émotions... Contemplatif dans l'agir, je vogue, toujours en quête d'expériences, de rencontres... Marche et méditation, lecture, écriture  [+]

Tenaient-ils la longue corde ou bien celle-ci les soutenait-elle ? Ils étaient des centaines, immobiles sous le soleil de la mi-journée. Certains titubaient.
Comme cette corde semblait dérisoire, futile, et en même temps cruelle ! Un simple tressage de chanvre, devenu symbole de séparation, de dispersion des familles, suffisait à transformer ces hommes en troupeau. Aucun des migrants ne savait vers quelle destination on les dirigeait. Pour l'instant, ils n'espéraient qu'un peu d'eau. Epuisés, écrasés par la chaleur, la peur, le chagrin, ils auraient trouvé la force de courir vers les jerricans qui, au loin, devaient contenir de l'eau, une eau tiédasse, puante, insalubre, mais salvatrice.



Déjà, la nuit précédente, dans les embarcations qui se suivaient à distance, la soif était torturante. Certains avaient dépassé les limites du supportable, une écume blanchâtre s'écoulait de leurs lèvres, leurs yeux se révulsaient, ils frissonnaient de fièvre, semblaient plongés un bref instant dans une transe paroxystique, puis soudain s'écroulaient. Leurs voisins, en silence, parfois en psalmodiant à voix basse une prière ou un chant, saisissaient le cadavre et le laissaient glisser lentement vers la mer.
La plupart déliraient. Soliman, qui avait vécu pendant quelques années en Italie, suivait des yeux un groupe de randonneurs évoluant dans le paysage des Dolomites. Il sentait la fraîche brise de montagne sur son vieux visage ridé et souriant.

Soliman, ce matin, n'est plus dans les Dolomites. Il avait déliré une grande partie de la nuit, ses compagnons ne pouvant qu'humecter son front et ses lèvres. Il a survécu. Car il doit encore parler. Soliman est l'Ancien, le maître de la transmission.
En passant devant un soldat, encore un enfant, casqué et armé d'une mitraillette plus grande que lui, Soliman le regarde droit dans les yeux, au risque de sa vie. Il tente de lui parler par le regard, mais ne trouve que du vide, un vide insondable, sans plus aucune trace d'humanité.
La longue chenille humaine avance, pas après pas. La chaleur, la terrible lumière, le silence, un cri parfois, sont les seuls témoins.






Je suis revenu avant-hier. De l'aéroport, je me suis dirigé directement vers le journal parisien pour lequel je travaille. J'ai déposé sur le bureau de la secrétaire du rédacteur en chef la petite valise contenant mon reportage, les photos, les enregistrements et un long texte. Il était 13 heures, il n'y avait personne. J'ai écrit sur une feuille de papier ces quelques mots : « Voici mon témoignage. Je vous demande, si vous le publiez, de tout publier, sinon détruisez-le. Je ne sais pas quand, ni même si je reviendrai. Veuillez m'en excuser.»
Je suis retourné à l'aéroport de Roissy, attendu le premier vol direct pour Marignane. J'étais fatigué.




Depuis l'aube, je marche souplement, je parcours les collines dans tous les sens, je parle tout seul, je pleure, je crie, de honte, de colère, d'impuissance. Je marche depuis des heures, le soir descend doucement, j'écoute le silence, je parle, je pleure, je crie. Je crois que je suis devenu fou !







Je me réveille dans une chambre lumineuse. Je me sens bien. Je me rendors.
Je me réveille. La chambre est obscure. Je regarde la pendulette, il est 3 heures. Il fait nuit, donc il n'est pas 15 heures. Je parviens donc à raisonner, c'est rassurant. Je me rendors.
J'ouvre les yeux, il est 7 heures du matin, il fait jour. J'aimerais me lever, mais dès que je me redresse, je suis pris de vertige. Après avoir subtilement tapé à la porte entrouverte, une infirmière entre, se dirige droit vers la fenêtre qu'elle ouvre en grand. Ensuite, la soignante vient vers moi en chantonnant, me dit bonjour par mon prénom, me dit qu'elle s'appelle Brigitte, ce que confirme son badge souriant. La chambre elle-même est souriante, tout comme le parc que j'aperçois quand Brigitte redresse le dossier de mon lit. Je me rendors.
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Ray dit Kourgarou · il y a
(.....)
Je n'ai pas les mots mais c'est... fort troublant.

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Randolph B. · il y a
......
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Louisa · il y a
Même si l'on est pas responsable de l'endroit où l'on nait, il détermine notre sort. Il devient de plus en plus difficile d'y échapper.
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Randolph B. · il y a
Oui, Louisa, c'est très compliqué.
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Camille Berry · il y a
Un texte sur une réalité honteuse porté par les mots d'un cœur témoin compatissant
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Randolph B. · il y a
L'histoire humaine, une longue chaîne de souffrances. Mais aussi la joie, la beauté, l'amour.
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Atoutva · il y a
Un texte émotion pour une triste réalité.
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Randolph B. · il y a
Oui, une réalité interminable...Merci pour ta lecture.
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Paul-Marie Dessaint · il y a
Vos mots sont implacables ; quelles que soient les gouttes que nous ayons les uns et les autres tenté de verser sur l'une ou l'autre des catastrophes humanitaires qui ont défié notre époque pour tenter d'en amoindrir la souffrance, celles-ci reviennent inlassablement sous une forme ou sous une autre.
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Randolph B. · il y a
A mon tour de vous remercier, car ce ne sont pas mes mots qui sont implacables, mais la dure réalité humaine et géopolitique.
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Paul-Marie Dessaint · il y a
Certes, c'est vrai que c'est la réalité qui est implacable. Par vos mots pourtant vous nous amenez à nous interroger sur nos vies pendant que d'autres, les "moins-que-rien" subissent ces maux de plein fouet.
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Randolph B. · il y a
C'est en effet mon ambition. Réveiller les conscience, à commencer par la mienne ! Et prêcher par l'exemple...
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Ralph Nouger · il y a
Une triste réalité décrite avec émotion.
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Randolph B. · il y a
Merci Ralph. Une terrible réalité quasi insoluble, apparemment.
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Lady Délivrance · il y a
A la santé de ces nobles cœurs qui ne détournent pas les yeux même lorsque la honte les submerge.
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Randolph B. · il y a
Merci pour eux, car il y en a qui craquent. Ils paient cher pour leur compassion véritable.
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Daniel Nallade · il y a
Il est difficile de revenir à la vie, après avoir connu l'insoutenable. Un très beau texte sur la réalité humaine !
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Randolph B. · il y a
Merci Daniel. Oui, la terrible réalité humaine. Malraux déjà..."La Condition humaine"
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Viviane Fournier · il y a
Tes mots sont beaux et graves , ils touchent , ils sont vrais ...ton personnage, ses pensées habitent la lecture que l'on fait et le titre est là ...
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Randolph B. · il y a
Merci Viviane, tes lectures m'encouragent.
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Hélène CUINIER · il y a
L 'indifférence qui tue à petit feu...la honte et l'impuissance...mais aussi le bonheur de pouvoir retrouver une salutaire atmosphère de douceur, de lumière et de paix...tout y est ! beau texte
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Randolph B. · il y a
Merci beaucoup, Hélène.

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