Honni soit…

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Mon épouse et moi avons une tradition : chaque événement important de notre vie commune est précédé d’une annonce qui suit un rituel bien précis. Lorsque l’un de nous a une annonce à faire, je suis chargé de trouver le lieu le plus insolite et elle-même a pour mission de trouver trois bougies, aussi originales que possible, qui marquent la solennité de l’instant. Ce rituel résulte de ma terriblement classique demande en mariage. Jade m’avait séduit par l’énergie incroyable qu’elle déployait pour se délecter des petits plaisirs du quotidien, et son mépris total des conventions et codes sociaux en vigueur. Une tornade s’abattait dans mon petit univers policé et stérile, m’obligeant à élargir, étirer, voire fracturer les cadres rigides qui régentaient mon existence. J’avais cependant commis une erreur qui fût à deux doigts de porter un coup fatal à notre couple : la demander en mariage. Une bonne dispute aurait suffit à régler l’affaire, mais j’avais confondu romantisme et banalité en l’invitant dans le restaurant le plus cher de la ville, portant un toast avant de poser un genou à terre en bredouillant le discours le plus convenu qui soit en la circonstance. Elle ne répondit pas, et j’interprétai cela comme la conséquence d’une émotion intense. Puis, après avoir promené son regard sur les tables voisines, ses yeux convergèrent sur la nôtre et sa langue se délia enfin : « Au moins, les bougies ne sont pas ordinaires... »
Effectivement, les trois petites bougies en forme de grenouille d’un vert poisseux marquaient l’unique faute de goût commise en ccs lieux par un décorateur distrait... ou facétieux.
Une des très rares concessions que fit Jade à son mode de vie bohème fut donc de m’épouser, bien qu’elle ne l’ait accepté que plus tard. Je n’ai jamais su quelle part s’était arrogée la culpabilité dans sa prise de décision, et me garde bien, encore aujourd’hui, de lui poser la question. Mais la conséquence de cela – outre la bague au doigt ! – fut cette habitude prise de ne jamais céder à la facilité lorsqu’il s’agissait d’annoncer un événement d’importance ou d’introduire une requête. Ce soir, donc, je me suis efforcé de trouver un endroit saugrenu, et elle les bougies les plus hideuses qui soient.

Au fur et à mesure que la nuit prenaient ses quartiers, les trois bougies luisaient faiblement entre nous deux et faisaient danser d’étranges ombres sur son visage.
Mon regard se fit plus intense. Les mots résonnaient en moi. Des mots qui ne faisaient pas sens jusque-là. En tête de liste, celui de six lettres, redouté, honni, imprononçable. Et sa cohorte de termes médicaux pour combler le trou béant que le premier provoquait. J’avais entendu « mastectomie », « stade 2 », « traitement », et même « hormonothérapie »... Ils me traversaient sans pouvoir se poser, se répercutant aux contours de mes pensées. Le diagnostic avait quelque chose d’irréel, de dissonant.

Je la regarde, ébloui par le reflet des flammes dans ses yeux. Quelles que soient les circonstances, elle a les yeux qui pétillent, je pense que c’est une anomalie oculaire non détectée. Aucun médecin n’a été capable de remarquer la profondeur de son regard. Peut-être suis-je seul habilité à le constater ?
Quel regard les gens porteront-ils sur nous à présent ? Je parle en « nous », car il m’est impossible de nous dissocier ; si l’un est malade, l’autre l’est aussi, seuls les symptômes diffèrent. Il n’est rien entre nous qui ne soit partagé. Je n’ai pas mis au monde nos trois enfants, mais j’ai scruté chaque mouvement de mon épouse lors de ces trois naissances, j’ai anticipé chacune de ses douleurs, accompagné chacune de ses souffrances, et je reste persuadé que ma présence aura permis qu’elle ait vécu ces prolongements de nous deux comme un accomplissement d’elle-même, tandis que nous écrivions de concert ce nouveau chapitre de notre histoire.

Je la regarde encore, elle ose un sourire. Mon regard dévie, s’attarde plus au sud, sur son élégant décolleté. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il s’agit d’une punition. Je ne lui ai jamais caché mon appétence pour les poitrines opulentes. J’ai compilé suffisamment de sites internet sur le sujet – et de magazines de lingerie dans ma jeunesse – pour maîtriser le sujet sous toutes ses coutures ! Elle le sait, mais n’en dit mot. Sait-elle que je le sais ?
Mes pensées reviennent en boucle au même point d’ancrage, celui d’une punition que je trouve bien cruelle ! J’aimerais marchander avec la personne qui pourrait me tirer de ce mauvais pas. Echanger le sein contre un testicule, par exemple. A choisir, je préférerais cette solution, et de très loin, mais je ne suis pas sûre qu’elle-même y consentirait...

Le plus incroyable est que je suis moins sensible à la maladie elle-même qu’à ses retombées « sociales », si j’ose dire. Ce que je vais dire peut choquer, j’en suis bien conscient, mais ce can... enfin celui-là est vraiment une maladie honteuse pour moi. Certains sont plus connotés que d’autres : quand ça touche le foie, on pense « alcoolisme », l’intestin, on pense « gloutonnerie », les poumons, on pense « fumeur invétéré », le cerveau... pour le cerveau, on vous plaint, parce que c’est un de ceux que l’on redoute le plus ! Mais le rectum, la prostate, la vessie... aaaah, là, il y a juste de la gêne ! Les gens compatissent, bien sûr, mais ils se posent également d’autres questions qui n’auraient pas surgi pour une histoire d’os ou de pancréas.
Et pour un homme, invariablement, se posera la question de la vie sexuelle. Ainsi que la transformation physique ; l’image que l’on a de, l’image que l’on renvoie à...
D’aucuns me feront remarquer la vacuité de la réflexion, face à la dualité vie/mort. A raison d’ailleurs, mais je le dis et le maintiens, quitte à gravir quelques échelons de plus sur l’échelle du machisme : tout sauf un cancer du sein.
Voilà, le mot est lâché.

Je la regarde. Etrangement, je ne suis pas inquiet de savoir quelle sera l’issue de cette maladie. Elle me regarde, ne semble pas inquiète non plus. Pas encore.
Comment vont réagir nos enfants, nos parents, nos proches ? Dès lors que les mots seront prononcés, la réalité nous explosera à la figure.
Et comment supporter les regards de commisération, les sourires de pitié, les paroles maladroites, voire les moqueries soi-disant destinées à détendre l’atmosphère ? Car je sais qu’il y en aura, et sans doute beaucoup. Je peux les supporter, mais elle...

Pour elle, je suis prêt à tout supporter du reste. Si elle s’effondre, si elle s’esclaffe, si elle s’effraye, si elle s’enfuit... J’attendrais, tout simplement. Tout comme elle attend, en cet instant, que je lui explique pourquoi nous avons sacrifié au rituel de l’annonce.
Que je lui explique cette mauvaise farce qu’a jouée Dame Nature, à un homme, son homme, à qui on a annoncé hier, qu’il a un cancer du sein. Car oui – m’a dit le médecin – cela arrive parfois...
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