Histoire d'avancer : Les coquillages

il y a
3 min
31
lectures
1

Coach, thérapeute et autrice. Je vous propose "Histoire d'avancer", des nouvelles de développement personnel  [+]

Ils sont à table et ils font du bruit. C'est à qui parlera le plus fort, occupera tout l'espace. Les éclats de voix comme des cris. Mastication, succion, les couverts cliquettent, les verres heurtent les assiettes. Elle a mis la table tout à l'heure en prenant soin, comme d'habitude, d'aligner couteaux et fourchettes et de plier les serviettes un peu comme pour un jour de fête. Ils ne voient pas ces petites marques d'attention. Ils ne la voient pas du tout d'ailleurs. Elle est là, c'est tout. Le ton monte, on s'emporte, on abat sa parole sur l'autre plutôt que de débattre. L'interlocuteur devient l'adversaire. Les bouches sont des becs qu'il faut claquer. Elle essaie de les écouter, elle aimerait donner son avis mais tout va trop vite. Elle a l'impression de courir après le train de leurs paroles sans jamais réussir à monter. Elle coule un regard en direction de son père qui étale, avec une lassitude tranquille, du fromage sur un morceau de pain frais.

- Laisse les causer, lui dit-il un peu plus tard, les mains dans la mousse. Tu vois bien que c'est impossible de discuter. Chacun défend sa vision au lieu de la partager. Tu sais, parfois, on croit que si on ne s'impose pas en parlant, on n'est pas important pour les gens. Alors, même si on n'a pas grand chose à dire, on n'hésite pas à crier notre vérité haut et fort, voire même on la répète en boucle. Et ça finit par faire mal aux oreilles ces mots qui se cognent les uns aux autres parce qu'il n'y a rien pour les relier entre eux : ni l'envie, ni l'amour de partager, d'échanger. Alors ça résonne dans nos bouches qui restent grandes ouvertes. Et ça fait du bruit.

Les yeux dans le vague, elle continue d'essuyer les verres qu'il pose délicatement sur le rebord de l'évier.

- Personne ne s'écoute dans cette famille, reprend-il. Enfin si, toi tu leur prêtes toujours une oreille attentive, mais c'est pour ça, je crois, que tu ne supportes pas leur cacophonie. Tu sais, de mon côté, il y a longtemps que j'ai renoncé. Je les entends mais c'est comme un bruit de fond.

- Mais, s'ils ne s'écoutent pas, c'est peut-être que leurs oreilles sont trop petites ou bien trop fatiguées ou encore qu'elles ont peur de laisser entrer ce qu'elles ne connaissent pas ?

Il hausse les épaules. La vaisselle se termine en silence.

Elle marche sur la plage. C'est marée basse. Elle adore ce moment où la mer s'est retirée après avoir déposé ses trésors sur le sable. Les bancs de coquillages sont encore mouillés. Leurs couleurs éclatent sous le soleil. On dirait un tableau. Elle s'assied face à la mer, pioche un coquillage au hasard et le colle contre son oreille, comme quand elle était petite. Elle écoute le bruit tout doux de son sang qui se promène dans les méandres de son oreille. Ainsi, sourit-elle, à tout âge, la magie opère... Une idée lui vient. Elle porte le coquillage à ses lèvres, ferme les yeux et se met à parler. Une fois qu'il est rempli de ses mots, elle le range soigneusement dans sa poche et en choisit un autre. Elle répète l'opération jusqu'à ce qu'elle ait déposé dans ces écrins tout ce qu'elle n'a jamais pu dire.

C'est l'heure du dîner. L'atmosphère est toujours aussi chargée. Ils ne remarquent pas ce qui a changé sur la table. Elle guette le bon moment pour prendre la parole mais encore une fois, aucune ouverture ne lui semble possible. On finit par s'adresser à elle au moment du café.

- Tu peux rapporter le sucre s'il te plaît ?

Elle rejoint prestement la cuisine, trop heureuse de pouvoir quitter la table quelques minutes. Elle ouvre grand la fenêtre au-dessus de l'évier. La fraîcheur de l'automne lui caresse le visage. Elle sort la boîte à sucre du placard tourniquet. Sur le couvercle : l'Angélus de Millet. Son père adore ce tableau. Il lui évoque la constance dans le labeur et la gratitude pour ce qu'on récolte dans ce qu'on sème au quotidien. Elle se dit que ses graines à elle aujourd'hui, ce sont ces coquillages qu'elle a déposés tout à l'heure, à fleur d'assiette, et qu'ils n'ont pas remarqués. Un alors-ce-sucre-c'est-pour-aujourd'hui-ou-pour-demain la tire de ses pensées. Elle retourne dans la salle à manger et fend le brouhaha d'un attention-chaud-devant, totalement inapproprié s'agissant d'une boîte à sucre, mais qui a le mérite de capter l'attention. Elle profite de cet interstice dans la conversation pour y glisser ce qu'elle veut leur dire depuis le début du repas :

- Au fait, j'ai déposé des petits cadeaux sur la table ce soir.

Elle reprend sa place. Leurs yeux, surpris et curieux interrogent la nappe. Elle sourit de les voir chercher ce qui se trouve pourtant juste à côté. C'est son père qui le premier découvre le coquillage qu'elle lui a préparé. Il le porte aussitôt à l'oreille, rapidement imité par les autres qui ont aussi trouvé les leurs. Les visages, d'abord dubitatifs, s'éclairent à mesure que les écrins chuchotent leurs messages. Les traits se détendent peu à peu et elle voit même s'esquisser quelques sourires. Son père hoche discrètement la tête en signe d'approbation. Le cœur empli de fierté, elle ferme les yeux pour mieux écouter la douce musique de ses mots murmurés.
1

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jeanne en B
Jeanne en B · il y a
hé (si vous me permettez un "hé"), j'ai beaucoup aimé ! j'aurais bien aimé savoir ce que chuchotaient ces coquillages :-)
Image de Elise Vitard
Elise Vitard · il y a
Chut, c'est un secret 😉 (et ce serait trop long pour du short édition 😊). Merci beaucoup Jeanne !

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Amnesia Nervosa

Jon Ho

Je suis amnésique.
Bonjour, je m'appelle Paul et je suis amnésique. Je ne dis pas ça pour excuser des petits trous de mémoire ou les légères maladresses de l'empreinte des choses. Non, la ... [+]