Histoire d'eau

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Omar pressa sur la détente. L’eau jaillit avec force de la lance qu’il tenait comme un fusil mitrailleur. Sous le choc, l’étron canin visé s’envola pour retomber dans le caniveau six mètres plus loin. Le préposé au nettoyage de la rue Aristide Briand tourna la molette de son arme. Le jet s'élargit aussitôt pour laver puissamment le sol à l’endroit souillé. La chaussée de la rue piétonne était composée de dalles de ciment légèrement en pente pour former rigole au milieu. La lance à eau était reliée, par un long tuyau souple, à un petit véhicule électrique vert pomme transportant un réservoir de deux ou trois mètres cubes.

Cela faisait déjà sept mois qu’Omar avait rejoint la brigade de nettoiement urbain du quinzième district. Au début, il avait fait ses classes en balayant le trottoir avec un simple balai en simili fagot. Comme il donnait satisfaction, M. Maurice, son chef, lui confia au bout de trois semaines la clé à pipe qui ouvrait l’eau de tous les caniveaux de Paris. C’est depuis ce jour-là qu’Omar se mit à aimer l’eau qui lave avec passion. Il faut dire que dans son Mali natal, l’eau est une denrée rare. Là-bas, qui aurait l’idée folle de l’utiliser pour laver par terre ? Si ses parents, ses amis du village le voyaient maîtriser ainsi le flot déferlant sur le pavé, sans doute penseraient-ils que l’enfant du pays était devenu quelqu’un d’important pour qu’on lui confie une telle richesse ! Cette pensée emplissait de fierté notre balayeur à chaque fois qu’il ouvrait les vannes. Un jour, il leur racontera.

Ce sentiment de puissance atteint son paroxysme le jour où M. Maurice lui remit la clé de contact du petit camion citerne. Lui qui n’avait jamais conduit d’autre véhicule que sa bicyclette se tira fort bien du stage de formation où il apprit en deux jours à manœuvrer l’engin et sa redoutable arme anti-crasse. Épaté par la formidable efficacité de son nouvel outil, il lui arriva de rêver qu’il lavait des kilomètres de bitume. Il éprouvait une sorte de jouissance à nettoyer à grande eau cette rue pleine de crottes de chien, de mégots et de vieux papiers. C’est qu’il était très minutieux, Omar. Jamais le pavé n’avait été aussi propre qu’après son passage. Trop propre. Sa conscience professionnelle fit son malheur.

Un funeste vendredi, il fut dénoncé par Varlet, un inspecteur de district. Un de ces mouchards dont la sinistre besogne consistait à espionner en cachette les balayeurs des rues. « Élément trop lent. Ne respecte pas les consignes de productivité. Avis défavorable à son maintien à ce poste. »

M. Maurice, qui l’aimait bien, eut beau intercéder en sa faveur, rien n’y fit et ce pauvre Omar se retrouva le lundi suivant avec son balai en simili fagot dans les mains et la mort dans l’âme.

L’été suivant, Omar accepta la prime au départ de 10 000 francs qu’on lui avait proposée avec un billet d’avion pour Tombouctou. Il ne revint jamais plus au pays où les rues sont lavées à grande eau. Varlet non plus, d’ailleurs. Un pêcheur le retrouva un beau matin, noyé sur la plage de Maguelonne où il passait ses vacances, comme tous les ans, au mois d’août.

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