Grand Case, Rue des Etoiles de Mer

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L'année de mes 12 ans, j'ai envoyé un poème au journal Var Matin République. Il a été publié. Mon choix était fait ; je deviendrai écrivain ! La vie m'a entraînée vers d'autres contrées  [+]

Image de Automne 2013

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Dans la ruelle, tout doucement, à pas lourds et fatigués, monte le vieux pêcheur.
Filets sur le dos, il avance. La barbe blanche, touffue et frisée qui auréole son visage noir maugrée :
— Rien à manger, aujourd’hui.
Son pantalon déchiré laisse apparaître de profondes cicatrices aux mollets. Ici, c’est une chute sur le corail de feu ; là, c’est la glissade sur les rochers, le jour de ses quinze ans, au concours de plongeon...
Il avance, le vieil homme, dans la ruelle bordée de cases roses et bleues aux fenêtres riantes, sous les flamboyants. Derrière lui, la mer, comme un énorme rectangle bleu turquoise...
Un vieux chat efflanqué et galeux le suit.
— MAAARCHE ! crie le vieux. RIEN À MANGER !
Le chat crache et s’échappe en miaulant.

La pente est raide ; le vieux s’arrête pour souffler sous un flamboyant en fleurs. À ses pieds, une dizaine de bernard-l’ermite tirent péniblement leur caravane sur le dos. Du bout de la ruelle, une clameur lui parvient. Un groupe de touristes accourent en riant et le croisent. La ruelle parle anglais, aujourd’hui. Le vieux baisse la tête. Il n’aime pas les touristes. Ils effraient les poissons.
— Mais c’est faux ! lui crie la ruelle. C’est la main d’acier jaune, là-bas, qui, dans un bruit infernal, creuse et creuse encore pour arracher des arbres et planter des maisons !
Le vieux le sait ! La terre s’écoule dans la mer pendant les grandes pluies et les coraux s’étouffent ! Il faut aller très loin, maintenant, pour pêcher. Sa vieille saintoise* rouge n’en peut plus. Elle lui grince tous les jours qu’elle en a assez ! Le vieux aussi en a assez, mais la vie ne veut pas le laisser partir.

Il reprend son chemin. La ruelle s’étire jusqu’au Bar des amis. Il s’assoit à sa table. La partie de dominos va bientôt commencer. La patronne, aussi ronde qu’un tonneau, lui sert son verre de rhum qu’il avale d’un coup sec, rejetant la tête en arrière en fermant les yeux. Il repose son verre en le claquant sur la table. Il regarde la ruelle et scrute le beau rectangle turquoise, là-bas, au bout de la rue des Étoiles-de-Mer...
Quand il était petit, il s’asseyait ici, à côté de son père, pêcheur lui aussi. Il regardait sa mère qui montait la ruelle en portant, dans un panier bien posé sur sa tête, les poissons colorés, les crabes, les langoustes et même quelque fois les tortues, qu’elle vendait au marché. Elle chantait d’une voix aussi chaude que le soleil sur les galets qui vous brûlent les fesses quand vous vous asseyez dessus... Il sourit, mais son sourire se fige...
Un jour, du bout de la ruelle, il a vu sa mère revenir le panier vide et les yeux pleins de larmes. Il s’est alors approché d’elle, lui a pris la main et, tendrement, l’a conduite à la maison. Le lendemain, c’était un cercueil que l’on remontait du rectangle. Ce jour-là, la rue pleurait. Le vent soufflait.
Un jour, lui aussi remonterait du rectangle, porté par les rares amis qui lui restent. Il rit en pensant combien il leur serait pénible de porter le cercueil et se tourne vers la patronne qui lui sert un autre verre de rhum... Ses amis !... Mais où sont-ils ?...

Son regard perdu se porte sur le mur de lambis qui borde la ruelle et sépare les jardins. Il secoue la tête. Ces coquillages-là, il n’y en a presque plus. Le sous-préfet interdit de les pêcher. Et de quoi on va vivre, maintenant ! Quand il regarde la rue, il a l’impression de la voir rétrécir. Les maisons de bois se rapprochent les unes des autres pour laisser la place aux hôtels. Elles se penchent sur leurs terrasses comme pour se tendre la main. Le vieux secoue la tête, de nouveau...
Comme c’est étrange ! La ruelle devient étroite. Il cligne des yeux : le soleil est trop fort. Le rectangle bleu paraît si loin, maintenant. Pourtant, quand il était petit, la venelle était si vaste ! Est-ce lui qui prend de la place ?
Au loin, la cloche de l’église sonne. Tiens, qui marie-t-on, aujourd’hui ? Se peut-il d’ailleurs que l’on se marie encore ?
Lui, le vieux, il ne s’est jamais marié. Et pourtant, il aurait bien voulu.
Une larme coule sur ses joues aux lourds sillons. Qu’elle était belle, Yolande, le jour de ses noces ! Il aurait bien voulu lui tenir le bras...
Il hausse les épaules. Aurait-elle pu vendre le fruit de sa pêche sur les marchés en chantant ? Aurait-elle pu remonter la rue, ondulant les hanches sous le soleil ? Aurait-elle voulu lui faire griller son poisson, l’attendre sur le pas de la porte en confectionnant des rideaux en graines de flamboyant ? Il secoue la tête. Personne ne le sait ! Et personne ne le saura… Elle a descendu la rue, le lendemain de ses noces. Le rectangle bleu turquoise l’a engloutie. Ce jour-là, il y avait tempête. Sur le sable, on retrouva des milliers d’étoiles de mer agonisantes. La ruelle tient son nom de ce jour funeste. Avant, elle n’en portait aucun...

Il pleure, secoue la tête et se lève péniblement... Il ne jouera pas aux dominos, aujourd’hui... Un autre verre de rhum avalé cul sec, et un autre encore... Il titube légèrement, redescend la ruelle, zigzagant de case rose en case bleue. Il rit. Il est drôle, il lui manque des dents !
Les mouettes s’envolent sur son passage. Personne ne regarde par la fenêtre.
Mais où sont-ils tous, aujourd’hui ?
Le rectangle bleu se rapproche et grandit.
Le vieux se retourne, un grand cercueil le suit. La rue tourbillonne. Il arrive sur la plage. Fait quelques pas dans l’eau. À ses pieds, une étoile de mer lui sourit...



*Saintoise : bateau traditionnel de pêche construit aux Saintes (île à quelques kilomètres de la Guadeloupe).

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