Graffiti

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J'enseigne la philosophie à Paris  [+]

Image de Printemps 2021

Il avait cheminé dans le désert sans fin et le sable brûlait sa gorge, ses yeux, son cuir chevelu. Il sentait sa peau doucement s’éroder. À présent, il se tenait là où sa quête l’avait porté, pas à pas, à la naissance du monde. Il fallait rembobiner la vie, remonter les dunes, pénétrer dans la grotte ronde et humide. Et on le trouvait, le premier homme, minutieusement gravé sur la paroi. Tête ovale, mains d’araignée, sur fond ocre. Il revit un vieux tableau d’avant, il se souvint de ses carrés et du tracé noir épais que le peintre avait donné du corps humain. Un très ancien tableau des siècles passés, une image éternelle, Paul Klee. L’image ici était blanche, en creux, trois dimensions, gravure plus que peinture, et pourtant plane. Le premier homme était écrasé là, pour toujours, et le fixait de son visage sans regard. J’aime comme tes yeux ne peuvent décider et il lui revint cette vieille rengaine, « I love the way your eyes can’t decide », qu’un homme avait chanté dans le désert d’Arizona pour la première fois un jour en regardant son chien. Comme il l’aimait, cet homme, son père, le premier homme, celui dont il contemplait maintenant le père du père du père, quand tous les êtres étaient noirs et que l’image en était de craie blanche. Il était depuis longtemps enterré sous les cactus, son père, et il ne restait plus rien à la ronde sinon leurs piquants et quelques ruines de sable fêlées. Au demeurant, il n’existait plus rien que sa torche solaire pût éclairer, les dunes d’Afrique et un graffiti antique pour seul paysage. Alors il s’enfonça dans la grotte fraîche et sombre, l’image sur la paroi le regardant s’éloigner dans les boyaux toujours plus froids, toujours plus noirs. Au-dehors, le vent gémissait et faisait chanter le sable brun. Le dernier homme disparut et le monde avec. Seule demeurait l’image sur le mur.

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Image de Firmin Kouadio
Firmin Kouadio · il y a
À méditer vraiment !
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Jean-Marc Brivet · il y a
Ce n'est pas de la science-fiction.
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Nicolas Auvergnat · il y a
Très poétique, et sensible... J'ai aimé.
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Ombrage lafanelle · il y a
Le monde deviendrait-il désert après le départ du dernier homme? J'ai bien aimé cette balade dans les dunes, belle plume
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Fleur A. · il y a
J ai aimé
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Orane CP · il y a
Tout est donc à refaire ? Un nouveau monde attendrait-il ?
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre captivante et à méditer !
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Fred Panassac · il y a
Dystopie placée dans un avenir incertain où un tableau de Klee sera « un vieux tableau d’avant ». L’homme du désert médite sans doute sur le modernisme des représentations faites sur les parois des grottes de la préhistoire.
Une approche singulière et intéressante.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Un retour aux sources pour finir la trajectoire , conclure l’itinéraire .

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