Gladiature

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Vivement que j'aille me coucher que je découvre ce que me réservent les rêves. Vivement que je me réveille que la vie voit ce que je lui réserve  [+]

Image de Été 2020

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Voilà vingt minutes que je fixe mes chaussures noires, hypnotisée. Ma tête repose dans mes mains aux doigts longs et fins, tels des meurtrières. Ce visage englobé de phalanges donne l’impression d’un parasite collé à ma face tentant d’absorber l’essence même de mon être. Je reste immobile, ma respiration est lente, mes lèvres entrouvertes laissent échapper un léger souffle continu, comme pour raviver des tisons.

Une fois de plus, je me suis préparée à ce moment. J’ai soigné les repas pour que la machine ait le combustible adéquat. J’ai banni toute substance pouvant altérer mon esprit pour qu’il circule à pleine puissance. J’ai accueilli Morphée, chaque jour au plus tôt, pour que je renaisse de mes cendres chaque matin.
J’ai fait tout ce qu’il faut pour que le jour du jugement je sois au maximum de mon potentiel. Je n’aurai rien à regretter.

De la pièce où je suis, je peux entendre le bruit sourd des pieds tapant à l’unisson dans les tribunes. La foule a faim de spectacle. La fusion vocale des milliers de bouches me parvient à travers les murs frémissants. Les chants de combats sont scandés de toute part, la frénésie s’est emparée de ceux qui ne me pardonneront pas un infime grain de faute dans mes actes.

Un frisson me parcourt, mes poils se hérissent, de l’eau glaciale coule de mes aisselles, ma rotule droite devenue indépendante fait l’ascenseur. L’heure approche, inexorablement, impossible de s’enfuir, il est trop tard. Je me sens si seule, si friable tout à coup. Moi qui ne suis qu’une faible femme au milieu de tant d’hommes. Et l’on va encore me pointer du doigt comme une vaurienne. Ils vont me scruter, se moquer, me huer, me haranguer, m’insulter. Tous leurs coups seront portés avec une précision chirurgicale, cherchant les moindres de mes points vitaux. Leur venin peut me liquéfier, me détruire, m’anéantir, me consumer.

Maintenant je suis là, patiente et pressée, inquiète et confiante, à attendre que mon heure vienne. Mais je ne me rendrai pas sans me battre. Il faudra être fort pour me terrasser. Ils devront s’y mettre tous pour me faire vaciller. Oui, c’est bien, continue, n’aie crainte, personne ne peut rien contre toi, tu es maître de ton destin, tu ne sentiras rien, ton bouclier mental est en train de se forger. Je sens mon armure spirituelle engranger de la force, celle qui annihile la douleur, repousse la haine et la peur.

Je relève la tête, je regarde ma tenue civile pendue sur son cintre. À qui appartient-elle ? La femme qui la portait n’existe plus. J’ai maintenant revêtu la parure de combat, striée de noir pour le deuil, sertie de couleurs pour la lumière. Je ne suis plus la même, je suis une guerrière, un fauve qu’on envoie dans l’arène. Je serai intraitable.

Je reprends le contrôle de mes genoux, la sueur est maintenant chaude, la peur mute en excitation, mes poils se tordent, les muscles se tendent, mes yeux deviennent brasier, mon cœur s’accélère, mes bras gonflent. Je ne peux m’empêcher de crier !! Je suis prête !

Un poing frappe à la porte : « Il faut y aller, c’est l’heure ». Sans hésiter j’y vais, transportée par une force extérieure, ou plutôt intérieure. Une aura protectrice m’enveloppe. Je suis une Onna-Bugeisha à l’épreuve des éléments, du sacrifice. Le feu de la détermination qui coule dans mes veines se mélange à la douceur de mon cœur qui dorénavant s’apaise. Force et sérénité se marient. Harmonie.

Les gardes m’accompagnent dans le vestibule qui mène vers le lieu de l’imminent affrontement. Je marche à grands pas, déterminée, relâchée, forgée par toutes ces années de pratique, consolidée par toutes ces épreuves jusqu’alors relevées.

Ça y est, je sors du tube. Mes yeux se plissent pour s’habituer à la lumière. L’odeur de la sueur trahit l’envie d’en découdre rapidement. On cherche au fond de mes pupilles une faille. La foule entière gronde déjà à mon encontre. Ils sont prêts à me punir de tous les maux sans que j’aie commencé ma plaidoirie.

Je balaie l’ensemble du regard, mue par un calme profond, un équilibre subtil, une confiance immuable. Vous ne réussirez pas à faire baisser ma garde, elle est bien trop haute pour vous. Vous ne me ferez pas flancher, je suis plus grande que vous l’imaginez. Vous n’effriterez pas ma personne, vous n’avez pas idée de qui je suis, vous ne pouvez pas faire le quart de ce que je suis capable de faire. Votre colère ne me consumera pas, j’ai l’expérience et la sagesse pour l’accueillir, moi la faible femme, moi madame l’arbitre.

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