Gladiators

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On n’a pas de nom. Dès notre naissance, on nous attribue deux numéros. Nous sommes jumeaux, c’est peut-être là notre seule consolation. Notre liberté, nous n’avons pas vraiment le temps de la savourer. Quelques mois pour les plus chanceux, un jour ou deux dans les cas extrêmes.
On nous pèse, on nous mesure, on nous serre, on nous tâte. C’en est parfois à la limite de l’inceste, le tout effectué sans aucune marque de tendresse. Ensuite, selon le temps qui nous est accordé, nous passons un, deux jours, voire quelques mois à dormir au chaud, à l’abri pour nous préserver des agressions extérieures, faire de nous des bêtes de course, des machines de guerre, des morts de faim.
Nous sommes l’élite, le haut de l’échelle, et autour de nous, d’autres n’ont pas eu cette chance et sont destinés à n’être que quelconques.
La suite ? On nous vend comme des esclaves. Le maître de cérémonie fixe son prix, nous n’avons pas notre mot à dire. Mon frère et moi sommes enchaînés l’un à l’autre, car séparés nous ne valons plus rien, mais à deux, oui, à deux, le monde nous est ouvert. Pourtant, nous devons braver bon nombre d’épreuves avant d’arriver au sommet de notre gloire. Parce que le cheval de course doit être bichonné pour donner le meilleur de lui-même, nous sommes cirés, brossés, astiqués, et, par moments même, aimés.
Etre aimé... Je n’ai jamais eu la joie de discuter avec mon jumeau, mais en ce qui me concerne, j’ai connu ce bonheur au moins une fois dans ma vie. Et quelle plus belle joie que d’être élevé jusqu’au ciel, embrassé, adulé. Parce que sans moi, sans nous, notre maître ne connaîtrait jamais la gloire. Sa notoriété dépend de notre bonne volonté, de nos qualités, notre aptitude à nous dépasser, à nous transcender. Mais tout ça, malheureusement, les gens ont tendance à l’oublier bien vite. Combien de fois le seigneur a-t-il remercié ses vassaux pour le blé qu’il mange dans son assiette, pour le bois qui chauffe la cheminée de sa salle de fête ? Je voyage souvent dans les contrées lointaines, malheureusement pas en première classe. Pendant que notre maître prend ses aises dans les sièges les plus confortables, je me caille dans des endroits plus sordides. Et pourtant, je rêve de l’hôtesse aux formes généreuses qui vient se trémousser en face de moi en me demandant si je n’ai besoin de rien.
Lorsqu’on vient me prendre, je sens les premiers frissons. Ce n’est pas seulement l’émotion, c’est que je suis aussi un peu frileux. Mais ça, on s’en fiche. La seule chose qui compte, c’est que je fasse mes preuves, que je me sorte les tripes, qu’on me choisisse. Etre le meilleur, il n’y a rien de plus important.
Mon maître s’approche du départ. Je sens la tension dans ses mains, dans son corps, j’essaie de ne pas me laisser perturber. Le moment tant attendu arrive, je sais que je vais vivre un véritable chemin de croix pendant le laps de temps qui va suivre. Oui, durant de nombreuses minutes, on m’écrase, on me malmène, et moi, j’étouffe. Le seul moyen pour sortir de cette galère, c’est de donner tout ce que j’ai jusqu’à tomber de fatigue. Mon maître pourrait nous encourager, mais il n’en fait rien. La foule pourrait faire de même, mais elle n’a d’yeux que pour mon maître. Je comprends que je ne suis rien, mais je sais qu’à la fin de cet ultime effort, j’aurai enfin ma minute de gloire.
Plus que quelques secondes, quelques mètres. La dernière ligne droite, salvatrice. J’ai mal partout, il est trop lourd, je sens mon dos qui ploie sous la charge. Une dernière poussée. Le chronomètre s’enflamme, j’ai réussi, nous avons réussi. Mon jumeau me regarde, épuisé lui aussi, les cris des spectateurs nous redonnent de la vigueur, et cet instant unique suffit à nous transcender, à attendre avec impatience la prochaine fois.
L’année suivante, nous avons encore droit à quelques considérations, mais je sens d’autres jeunes premiers rentrer en concurrence. Lentement, au fil des jours, nous vieillissons. Mon maître nous sort de moins en moins souvent. Jusqu’à ne plus nous emporter avec lui. Nous passons du rang de chevaux de course à celui de mulets, tout juste bons à transporter quelques ballots.
Nous sommes parfois revendus à d’autres seigneurs de moins bonne facture. De l’élite, nous devenons communs. Les années défilent, nous passons de mains en mains, nous sommes traités avec moins d’égard, jusqu’à ne plus devenir que des moins que rien. Et lorsque notre dernier seigneur comprend qu’il ne pourra plus rien obtenir de nous, il nous abandonne sans ménagement. Pas une larme, pas de boule au cœur, il nous prend et nous jette comme des ordures.
Dans cette grande benne, grelottant de froid, j’observe mon jumeau, numéro dix-sept. Il me lance un regard dépité, la suite, ce sera probablement le feu, la découpe.
Oui, c’est dur à admettre, mais c’est à cette fin que sont promis tous les vieux skis qui ont fait leur temps...
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