Girouette

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Je suis un coq. Un coq gradé, haut placé. Je domine le village du sommet de la plus haute tour.
On m’a cloué le bec mais pas coupé les ailes. Au moindre souffle je tourne et retourne jusqu’à en perdre la tête les jours de tempête.
Girouette ils m’appellent. Pas si tête en l’air que ça, faut pas croire ! Je regarde et j’observe tout le va et vient sur la place. Bon, c’est un petit village et je ne suis pas débordé. Je peux faire la sieste comme eux en début d’après-midi. Le soir à partir de19h l’hiver et 21h l’été, c’est le grand calme.
Tenez, regardez, voici la Marie, avec ses 85 ans, son dos vouté, ses mains déformées, toujours le même sac de toile au bout de son bras gauche. Elle en a vu la Marie, si elle est toujours vêtue de noir c’est que, d’un deuil à l’autre, elle n’a pas repris de couleur. Elle habite la toute petite maison au bout de la rue là-bas. Elle cultive encore son potager, je l’aperçois qui ramasse ses légumes. D’ailleurs à l’épicerie elle ne fait que les achats indispensables. Pour le reste entre ses deux poules et son jardin elle se débrouille. Elle doit faire avec sa minuscule retraite. Je ne l’ai jamais vu se plaindre. Son cœur saigne en silence.
Voilà Marcel et Eugène, fidèles à leur rendez-vous du matin pour l’apéritif au bistrot « le communal » Ils vont partager 3déci de blanc en commentant les nouvelles entendues à la radio. Dès les premiers beaux jours Marcel se coiffe de son chapeau de paille, tandis qu’Eugène ne quitte pas son béret de toute l’année. Ils vont rentrés chez eux pour midi. Leurs femmes auront préparé le repas. Un bon pot-au-feu, ou un civet de lapin ou un rôti doré au four entouré de pommes de terre. Le fumet de ces plats monte jusqu’à moi et je regrette d’être si haut perché.
Monsieur et madame Morand. Quel couple ! Lui, toujours en costume sombre, chemise blanche ou ciel, cravate indispensable et chaussures noires dans lesquelles le soleil se reflète. Il est notaire ! Madame, mince, blonde, les cheveux au carré, sa démarche sur ses talons hauts fait virevolter sa robe à fleurs. Elle est charmante madame Morand, vous ne trouvez pas ? Toujours souriante, elle parle avec gentillesse à tous ceux qu’elle croise.
Le café et l’épicerie sont les points de rencontre. Le grand supermarché qui s’est ouvert au printemps dans la campagne à enlevé beaucoup de vie au village. Cela m’attriste. Josette l’épicière avec son physique enrobé et sa bonne humeur permanente fait son maximum pour tenir le coup. Elle est aussi indispensable aux personnes d’un certain âge qui ne conduisent plus et sont vite perdus au milieu des allées débordantes de marchandise. Josette avec son éternel tablier blanc, son bagout de commerçante attentive à chacun, donne un coup de main et va même livrer s’il le faut.
Au café, c’est Paulette et Dominique, son mari après son travail à l’usine, qui officient. Tous les habitants, les jeunes comme les anciens se réunissent là, autour de la table de billard, pour une partie de cartes, de dominos et même de scrabble. Paulette fait aussi un plat du jour. Les soirs d’hiver, je sens le fromage, ils se réunissent autour d’une fondue ou d’une raclette.
Il n’y a pas que des vieux. Regardez Julie qui a mis sa jolie robe rouge et blanche et ses sandales dorées. Elle a certainement rendez-vous avec son copain. Qu’est-ce que j’avais dit, voilà Marc le plus beau jeune homme du village. Cheveux gominés, Jeans impeccable, t-shirt Hilfiger et baskets Nike. Les marques ça épatent les filles. Quel beau couple ! S’ils ne m’avaient pas fermé le bec je pousserai un cocorico à réveiller le village.
Les jeunes viennent en trottinettes électriques, en vélos, et même en scooter pour les plus âgés. Il se regroupent près de la fontaine ou au café s’il pleut. Ils sont en jeans déchirés, la mode ridicule, t-shirt ou pull à capuche. Certains sont en survêtement et certaines en robes ou en short. Toujours plus de garçons que de filles. Ils ont leur pack de bière, de coca ou d’ice-tea et refont le monde en riant. Parfois David apporte sa guitare, ils reprennent en chœur les chansons. Une fête de la musique sans date officielle. Ils profitent de leur temps libre mordent la vie à pleines dents et ils ont raison.
Il y a quelques jeunes qui restent seuls. Je vois Sylvie, toujours le même jeans, les cheveux châtains qui encadrent tristement son visage. Elle frôle les murs pour aller faire les courses de la famille à l’épicerie. L’aînée de la famille elle doit seconder sa mère prise par son travail dans les champs. Maryvonne tout aussi timide, introvertie, rentre directement chez elle. Elle n’est jamais accompagnée par un ou une camarade. Pierre, lui ne fait pas partie du groupe, mais c’est son choix. Je le vois courir pour rentrer chez lui et filer rejoindre son père auprès du bétail. Il s’éclate dans ce travail. Apparemment il préfère être là qu’à l’école !
L’école, un moment de bonheur. Le matin c’est la rentrée, les bambins arrivent avec papa, maman et le plus souvent, mamie. Tellement contents de retrouver leurs copains qu’ils ne prennent même pas le temps d’embrasser leur accompagnant. Tous les prénoms fusent. Adèle appelle Julie, Ethan crie Mathéo, Clément attrape Ahmed par le cou, et Camille fait les yeux doux à Paul, etc...c’est mon moment préféré de la journée, un moment magique. A quatre heures c’est une envolé de moineaux. Les étourneaux qui viennent passer la nuit dans le platane au milieu de la place ne font pas plus de bruit. Le village revit et ces enfants sont le futur. Si un orage ou une tornade me laisse vie, je vais voir grandir tous ces chérubins. Ils vont devenir des adolescents timides ou audacieux et des jeunes filles coquettes, des garçons qui parfois rouleront des mécaniques pour épater les filles. Ensuite je sais qu’ils vont me quitter. Les mariages et le travail, les entraîneront ailleurs, loin de moi et de ce village tranquille. Aurais-je encore des « Marie » à suivre du regard ?
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Fleur A. · il y a
une jolie histoire que nous raconte ce coq
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Patrick Gindre · il y a
Le chant du coq, ou la girouette philosophe ? J'ai bien aimé. bises
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Maria Angelle · il y a
Merci Patrick.
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Zouzou · il y a
La vie simple...à la campagne...rien de plus beau !
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Maria Angelle · il y a
C'est vrai..
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Christian Ravat · il y a
Merci Maria Angelle pour ce beau point de vue. Faire parler le coq du clocher, idée très originale et pleine de sensibilité. On a envie de la relire plein de fois en écoutant "Douce France..."
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Maria Angelle · il y a
Merci Christian
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Felix Culpa · il y a
La vie des villages, avec ses petits rituels, ses petits gestes, ses petits sourires qui font les grands moments de bonheur. Les villages où il fait bon vivre... originaire de Corse, je connais cette vie que vous décrivez si bien, et ce petit coq sue le clocher, témoin du temps qui passe et des événements du village, qui fait la fierté de tous les habitants; Merci pour cette belle lecture Maria Angelle !
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Maria Angelle · il y a
Merci d'avoir pris un peu de votre temps et de votre commentaire qui me va droit au cœur.
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Felix Culpa · il y a
Merci à vous Maria Angelle, merci d'avoir une écriture si belle et si authentique.
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JACB · il y a
Un point de vue original que cette girouette qui en commère bienveillante parle de la vie rurale de son village, son présent la permanence fragile de son passé et les espoirs aléatoires de sa vie future. C'est un texte plein de sensibilité et d'humanité (petite coquille: Ils vont rentrER chez eux)Merci pour ce joli moment de lecture Maria Angelle.
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Maria Angelle · il y a
Merci
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Eva Dayer · il y a
Un village d'autrefois comme tant d'autres, il se meurt et ne le sait pas encore... Depuis son perchoir, le coq nous offre ce panorama aigre-doux. La narratrice pressent elle aussi cette nostalgie qui rampe.