2
min
Image de Coeur de Renard

Coeur de Renard

14 lectures

2

Tu as si froid. Si faim. Ton ventre se tord, comme tailladé par une griffe. Si faim. Tu as aussi peur que lui, tu en est sûr. Tu le sens. Mais lui reste à l’abri du feu. Tu n’as pour toit que les feuilles au-dessus de ton crâne, et rien pour te réchauffer. Parfois, dans un demi-sommeil tu entends un souffle sorti tout droit de tes vieux souvenirs. La voix tremble un peu, toute de peur et de soulagement mêlés.

« Garde toi en sécurité » qu’elle disait. Et un pelage chaud frôlait alors le tien, réconfortant.

Tu clignes lentement des yeux, désormais éveillé. La lueur prédatrice du feu brûle tes rétines. Comment peut-il rester si proche des flammes et si sentir bien ?
Malgré tes réticences, le brasier, sa chaleur t’appelle. Tu as toujours été curieux. Trop peut-être. Ton instinct te souffle de rester à distance, de rester méfiant. Mais tu as si froid !
Encore quelques pas pour quitter le couvert rassurant de la forêt. Encore trois griffes et te voilà à découvert, exposé, à portée de patte du danger.

Garde toi en sécurité.

Où es-tu le plus en sécurité ? Sous les arbres, dans le froid mordant des sous-bois ou dans la clairière aux flammes hypnotiques ? Incertain, tu piétines. Encore un pas et tu ne pourras plus reculer.
Il est en face de toi, de dos. Il agite ses longues pattes noires -sans poils- qui manipulent un tison de bois brûlé. Tu plisses les yeux mi effrayé, mi fasciné. Que peut-il bien faire ? Ne craint-il pas de périr sous les flammes ?
Brusquement, alors que tu avances prudemment ta truffe dans la lumière tremblotante, un bruit assourdissant fait trembler l’écorce des arbres. Tu n’hésites pas et sans un regard en arrière, disparaît le plus silencieusement possible, ton instinct aux commandes. Mais pas assez rapidement à ton goût. Ta patte traîne étrangement dans l’humus, douloureuse.
Danger. Mort. Une deuxième détonation. Tes pattes dérapent sur les feuilles mortes. Ton souffle se fait plus rare. Tu as faim. Si faim... ton corps maigre, affamé, ne dispose que de trop peu de force ; tu ralentis dangereusement. La douleur cuisante de ta patte et la morsure de la faim écourtent ton champ de vision.
Un troisième coup. Plus proche, toujours plus proche. Un cri. Tu tombes.

Garde de toi en sécurité.

Tu ne te relèves plus. Tu ne le peux plus, ta patte s’étant brisée dans ta chute. Un gémissement s’échappe de ta gueule. Tu montres les crocs. Ton impuissance t’effare.
Des bruits de pas. Il est lent. Très lent. Dangereux aussi. Tu grognes.

Un bruit sourd. Un fourmillement étrange. Ton corps si lourd, embrasé. Tes entrailles hurlent, le sang bouillonne. Ta tête retombe au sol. La douleur est abominable. Au-dessus de toi, l’être approche. Il cri en te voyant. Tu distingues brièvement un mouvement, ressens un coup faible dans tes reins. Il cri de nouveau. Un son étrange s’échappe de sa bouche aux crocs ridicules. Est-ce...un grognement de satisfaction ?
Soudain, il se saisit de tes pattes arrière et te traîne dans son sillage. Tu hurles de plus belle. Il te lâche précipitamment. Un clic, nouvelle vague de douleur. Tu ne peux désormais plus bouger. Ton esprit s’embrume et tes yeux distinguent la lueur écarlate du feu avant de se voiler.

L’être crie de joie, accélére. Tu laisses échapper un râle. Tu suffoques.

« Un loup ! c’est un loup ! »

Ils sont plusieurs. Ils tâtent ta fourrure de leurs pattes étranges.
Puis l’un d’eux beugle quelque chose d'intelligible. La peur fait reculer certains des êtres.
Une fourrure chaude te frôle. Tu gémis. L’un de tes camarades, un jeune, essaye de te protéger. Comment t'a-t-il retrouvé ? Tu lèves difficilement la tête. Sa peur embaume l’air. Tu grondes ; il te faut les garder en sécurité, lui et la meute. Pour elle. Il gronde à son tour.

« Gardez-vous en sécurité », tu souffles. Tu es pris d’une quinte de toux.
Il pousse un gémissement pitoyable ; il a compris. Le feu, les êtres. Danger : hurle ton cerveau. Il part enfin. Tu ignores s’il s’en sort. Tu l'espères.

Les êtres sans poils te soulèvent, ton corps bascule dans les flammes, tu vis encore. Les braises s’infiltrent dans ta gueule, t'étouffent, te brûlent. Autour de toi, les êtres hurlent à la lune dans leur étrange langue.

Tu n’as pas su suivre son conseil. Tu n’as pas su te garder en sécurité. La meute sera plus maline que toi, peut-être.
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
requiem pour un renard
·
Image de Abi Allano
Abi Allano · il y a
Très très beau texte poignant. Tu aurais peut être dû employer la première personne du singulier pour le loup. Ca aurait pris une autre dimension. Mais bravo, c'est prometteur. Bisous.
·
Image de Coeur de Renard
Coeur de Renard · il y a
Merci beaucoup^^. Je n'écris quasi jamais à la première personne du singulier, je n'aime pas vraiment l'effet que ça rend. L'écriture à la seconde personne du singulier est de loin celle que je préfère, celle qui je trouve, colle le plus à ma plume. J'aime aussi beaucoup écrire à la troisième personne mais décidément, non, je ne me fait pas au "je" quand les textes viennent de moi et encore, je lis relativement peu de textes avec ce pronom comme point de vue. C'est donc un choix mûrement réfléchi, et puis je trouve que le "tu" interpelle bien plus que le "je". En tout cas merci beaucoup pour ton commentaire!
·
Image de Abi Allano
Abi Allano · il y a
Je respectd ton point de vue. Et surtout il faut que tu te sentes à l'aise quand tu écris. Je me suis permise de te dire le fond de ma pensée car c'est ce qui est conseillé pour la nouvelle. Mais bien sur c'est l'auteure qui décide ! (-: en tous les cas bravo, aucun doute tu es douée. Bisous.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

La maison me déplut d’emblée. Pas seulement à cause de son aspect lugubre, mais parce qu’il s’en dégageait quelque chose de malsain, comme si un venin l’imbibait jusqu’aux poutres. ...