Gabriel

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Plume nocturne, je me nourris de doutes et d'émotions. J'aime les jolis mots et les histoires qui parlent des gens. J'aime aussi le vent et les coccinelles. Et le rire de mes enfants  [+]

Image de Eté 2016
De la porte de la maternité à la porte du cimetière, il y a une vie. C’est long une vie, non ?

Quand elle a su que t’étais là, au fond de ses entrailles, elle est d’abord allée vomir. De dégoût, de rage et de honte.
Le dégoût, c’était d’imaginer un truc qui poussait dans son ventre, une sorte de ver ou pire, un têtard. Sûr que cette image était dégoûtante.
La rage, c’était pour avoir cru les beaux discours de son jules qui voulait tant un bébé, mais qui n’avait même pas attendu de savoir qu’elle était enceinte pour faire ses valises. Sûr que de se retrouver seule, c’était rageant.
Et la honte, c’était d’avoir à cacher son ventre naissant parce qu’elle n’était qu’une gamine de dix-neuf ans, célibataire et enceinte dans un petit village de montagne où les mentalités n’avaient pas évolué depuis des décennies. Sûr que pour la famille, ce serait honteux.

Alors, elle est partie. Se sauver, fuir, se cacher, se terrer quelque part où elle ne serait rien, où personne ne la connaîtrait, où elle pourrait devenir transparente.

Elle leur a dit : « J’ai trouvé du travail mais c’est en Espagne ». Un tout petit mensonge pour un si grand secret. On lui a demandé combien ça rapportait. Elle a souri – un rictus, une grimace ? –, puis a répondu que c’était logé et bien payé et qu’elle pourrait même envoyer de l’argent à la fin du mois. Forcément, l’argent ça valait gros. Bien plus gros qu’un fœtus.

On l’a aidée à préparer sa valise et tout le monde l’a accompagnée à la gare, fier et pressé en imaginant les mandats qu’elle enverrait bientôt. Le père avait déjà fait une liste en secret de ce qu’il pourrait acheter, à commencer par un nouveau fusil pour la chasse. Quant à la mère, elle avait quand même la gorge un peu nouée et une boule qui lui tordait le ventre de voir sa fille, sa seule fille, quitter la maison. Oh, non pas qu’elle était triste, elle n’en avait pas le temps ; mais elle savait déjà la peine qu’elle aurait à s’occuper seule des hommes de la famille. Sa fille lui donnait un sacré coup de main, alors maintenant, pensez donc, elle n’aurait que ses pauvres bras pour porter le bois, laver le linge et nourrir les bêtes.

On s’est embrassé du bout des lèvres. On a agité les bras pour un au revoir digne de ce nom et tous ont attendu que le train ait disparu en direction des montagnes.

Évidemment, personne ne l’aura vue pleurer comme une petite fille pleine de chagrin, caressant sans s’en rendre compte son tout petit ventre.

Lorsqu’elle est arrivée là-bas, elle a tout de suite trouvé une place comme serveuse avec la chambre de bonne au-dessus des cuisines. Le salaire n’était pas mirobolant mais avec les pourboires, elle devrait s’en sortir et honorer ses engagements. Il valait mieux qu’elle y arrive car elle ne pourrait jamais rentrer au village si elle ne tenait pas ses promesses.

Les odeurs qui s’insinuaient entre les lattes à demi moisies du parquet lui provoquaient de violentes nausées. Elle avait envie de s’arracher le ventre. Alors le combat a commencé. Elle pensait : dans quelques jours, il aura disparu.
Sûr qu’elle aura tout essayé... des breuvages insensés, des lavements acides, les bonnes vieilles aiguilles à tricoter – elle avait entendu les vieilles femmes parler de la dernière guerre et de ses faiseuses d’anges –, se donner de grands coups dans le ventre, se priver de manger, s’empêcher de dormir et même parfois de respirer.

Mais rien n’y faisait.

Les mois passaient et son ventre ne faisait qu’enfler. Elle ne supportait plus son image dans la glace. Personne ne devait savoir. Elle aurait été renvoyée. Alors elle avait fini par se bander le ventre, corsets et ceintures qui lui faisaient une taille de guêpe.

Neuf mois, il aura fallu neuf mois pour qu’elle expulse son indésirable locataire. Et la voilà maintenant, au pied du trou avec au fond, une petite boîte blanche... toi.
Parce qu’il fallait croire que t’en avais de l’espoir pour t’être battu jusqu’au bout. T’as poussé comme les mauvaises herbes, dans une terre décharnée, assoiffée d’amour et remplie de haine. T’as crié une fois, une seule. Sans doute que, d’un coup, t’as compris que t’étais pas le bienvenu. Alors tu es parti sur la pointe des pieds.

La sage-femme a eu un frisson – comme un courant d’air –, les ailes de l’ange sans doute.

De la porte de la maternité à la porte du cimetière, il y a une vie. C’est vraiment pas long une vie... Ni long, ni beau, ni juste, ni chaud et visiblement la tienne, elle était triste à mourir. Et pourtant...

Elle n’est jamais repartie, tu sais. Impossible de quitter cette terre qui était devenue la tienne. Elle a fait de l’Espagne sa maison. Elle y a rencontré un bien gentil garçon dont les yeux s’illuminaient chaque fois qu’elle était près de lui. Et puis elle a laissé pousser la vie dans son ventre et l’amour dans son cœur. Une petite fille est née, répondant au doux prénom d’Esperanza. Et chaque dimanche, c’est elle qui vient caresser le marbre et y déposer une fleur d'ange...

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