Funérailles

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Le jour de l’enterrement de maman, le curé catholique débile qui était perché sur l’autel a dit qu’elle avait souffert toute sa vie et qu’en haut désormais elle était enfin heureuse parce qu’en résurrection.
Même mon frère Laurent, capitaine triathlète parfait à la ville, plutôt tolérant de coutume, faillit mettre une patate au couillon de cureton débile sur le parvis.
Plus tard, dans le cimetière, Solange – que je devais appeler mamie quand j’étais petit – sorcière sèche comme une pierre, posa sur la tombe de sa fille, Ariane, ma mère, un objet très moche, une sorte de fleur en faïence caca d’oie, il me semble.
Était écrit dessus : « Regrets ».
Toutes ses ouailles, les Renou, regardaient leurs pieds, ils n’en menaient pas large depuis des siècles et des siècles.
Beaucoup de caveaux à leur nom nous entouraient dans un tout petit périmètre et ça m’a impressionné.
La plupart des squelettes là-dessous n’avaient pas vécu plus de quarante-cinq ans, maman aurait froid à leurs côtés.
À la morgue, certains de ses frères et sœurs ne m’avaient pas reconnu physiquement, quelques jours auparavant, quand j’étais venu visiter leur « frangine alcoolo préférée », comme ils disaient.
Ariane était étendue pour toujours, enfin paisible, six ans après que je l’aie vue pour la dernière fois.
Après la sépulture, Laurent et moi fûmes conviés à un repas merdique à base de chips, de crudités et de charcuterie très crades, dans le garage glacé de la maison pavillon en kit de Sylvie, sosie insupportable et fille quarantenaire encore sauve de Solange.
L’Anjou Rouge coulait à flot.
La salade piémontaise, fraîchement achetée à l’Hyper U de Cantenay-Épinard, bavait sur les mentons et le sopalin manquait.
On me demanda ma profession.
– Acteur.
– À quoi ?
– Acteur. De théâtre, précisai-je.
Du silence, beaucoup de silence se fit.
À l’évidence, tous ces connards pensaient que j’étais pédé et que je ne branlais rien de mes journées.
Un de mes petits cousins commença, hilare, à raconter sa cuite d’après-match de foot du précédent week-end avec les U15 de Montreuil-Juigné Béné, Maine-et-Loire.
J’eus, à ce moment-là, envie de le tuer en le décapitant à mains nues.
Je me vis en songe, dans une lenteur infinie, dégueuler mon repas infâme sur la dalle bétonnée sous mes pieds – la cirrhose explosive d’Ariane me remontait dans le gosier – puis étrangler sans sommations tous les autres Renou présents dans ce garage d’Antarctique.
Serrer le plus lentement possible les gorges gavées de bouffe à prix discount de ces chiens sans coeur avec ma main gauche jusqu’à ce qu’ils expirent tous, terrorisés par ma surpuissante main droite, incompressiblement plaquée sur leurs bouches violacées.
Ces porcs n’auraient même plus la possibilité de nous chuchoter à nous deux, Laurent et moi, seigneurs d’un autre siècle, de nous chuchoter, oui, un mot, un seul mot, un putain de putain de mot, même chuchoté, d’excuse.
Ils crèveraient.
Les Renou crèveraient, et avec eux, aux Enfers, toutes les putrides racines auxquelles ils nous ont depuis toujours arrimé, les salauds.
Notre nom serait lavé de la boue.
Justice serait sanctifiée et beauté adviendrait.
Maman serait délivrée des abysses, sa volonté nous donnerait la force et le goût de vivre, des sourires, parfois, nous monteraient aux lèvres, et nous serions nous aussi sauvés de la grossièreté et du déshonneur.
Maman serait un ange, pour l’éternité.
Amen.
Antoine (Hôpital Sainte-Anne. 07.11.2011).
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