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Free shade

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Manbusa

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Je suis assis sur le banc d’un parc arboré de chênes et d’érables dentelés, en écoutant comme un con le bruissement du vent dans les feuilles et je vais vous raconter mon histoire.

Ça se passait à la fin des années 70. On était plusieurs jeunes gens à vivre ensemble dans une maison au fin fond des Cévennes vers Anduze.

Aujourd’hui, on appellerait ça une colocation, à l’époque on disait une communauté de marginaux.

La maison se perchait sur un promontoire, isolée au bout d’un chemin caillouteux qui serpentait pendant trois kilomètres au milieu des châtaigniers.

Le propriétaire, un paysan du coin, éleveur de brebis nous la louait pour 500 francs. Le confort était sommaire, l’eau coulait sur un évier en pierre et il fallait actionner une pompe à main reliée à une citerne. Les toilettes se trouvaient dans une cabane au fond du potager et l’électricité était le seul luxe qui nous faisait penser qu’on était bien au vingtième siècle.

Nous avons vécu la haut pendant deux ans : des hivers très froids, des automnes très pluvieux et des étés très chauds.

Nous étions huit dont deux couples : Sylvie et Richard, Nath et Philippe, Julie, Marianne, Solange et moi José. Cinq filles et trois garçons.

On faisait quelques petits boulots pour payer le loyer, l’électricité et un peu de nourriture. Pour le reste, le potager fournissait l’essentiel. Quelques poules, celles qui n’avaient pas été emportées par le renard, amélioraient l’ordinaire.

En somme, nous étions dans une forme d’autosuffisance. Pour nous déplacer nous avions deux bagnoles pourries : une 4L et une 404 pick-up bâchée. On les réparait sans cesse avec les moyens du bord. Quand les voitures étaient vraiment HS on balançait leurs carcasses dans une combe ou tous les marginaux du coin faisaient de même. Il y avait ainsi un tas de voitures empilées au fond. Évidemment ce n’était pas très écolo.

Quand la nuit tombait les soirs d’hiver, après le repas nous avions un rituel.
Dans la pièce principale ou le feu crépitait dans la grande cheminée, nous regardions nos ombres danser sur le mur blanchi à la chaux. Nous imaginions des scènes fantastiques rythmées par la lueur des flammes.
Nous restions des heures à observer cette sarabande. Le paroxysme étant quand le brasier diminuait, les ombres s’allongeaient jusqu’à se dissoudre dans la masse des murs.


L’hiver fut rude. Souvent le matin le givre recouvrait les vitres des fenêtres et parfois l’eau de la citerne gelait.

L’été suivant vit la dislocation de notre groupe : Nath et Philippe partirent en juin pour Ales et en juillet Sylvie et Richard pour Montpellier. Il ne restait plus que les trois filles et moi. Déjà les tensions commençaient sacrément à se faire sentir.

J’avais eu une brève aventure avec Solange qui s’était soldé par un échec. Quand à Julie et Marianne, Elle ne se quittaient jamais et j’avais peu d’affinité avec elles.

Fin septembre, Julie et Marianne partirent pour Clermont. Solange rencontra un mec sur le marché d’Anduze avec qui elle fila le parfait amour .

Je me retrouvais donc seul dans cette grande maison et j’avais économisé a, assez d’argent pour passer l’hiver tranquille et payer le loyer.

Mardi 12 novembre

Le soir, je me trouve devant la cheminée à regarder les bûches de châtaignier craquer dans l’âtre et projeter des braises sur le sol de pierre. Alors je me retourne pour voir mon ombre sur le mur blanc. Ce que je vois manque de me faire tomber à la renverse. Tout notre groupe s’agite sur le mur comme si les ombres s’étaient libérées de leur corps originels. Leurs projections vivent de façon autonomes. Je n’ai pourtant ni bu de vin, ni fumé d’herbe. Il me semble entendre leurs voix à faible volume, leur conversation dans une confusion lointaine. Je reconnais l’ombre de Julie, celle de Philippe ou Sylvie. Quand le feu faiblit dans le foyer, les formes commencent à se dissoudre. J’en profite pour aller me coucher, mais cette nuit la je dors très mal.

Mercredi 13 novembre

Le matin, avec le soleil encore chaud de l’automne, mes soucis disparaissent. Je pense qu’ils sont peut-être le fruit de mon imagination.

La journée je vaque à mes occupations, coupe du bois pour avancer mon stock en prévision de l’hiver. Je ressoude les tubes de la banquette arrière de la 4L et ramasse les derniers légumes du potager.

Pendant le repas du soir, mon malaise réapparaît. Je me sens hors du temps, oppressé et quand je décide enfin de regarder le mur de chaux, je vois toutes les ombres du groupe distinctement s’agiter .Il semble qu’ils se disputent en tout sens. Des insultes fusent, je suis terrifié. Richard repproche à Sylvie son laisser-aller, au paroxysme de l’engueulade, l’ombre de Sylvie gifle celle de Richard. Celui ci répond d’un fort coup de poing. Je vois l’ombre de Sylvie basculer en hurlant. Elle reste immobile sur le mur blanc alors qu’une énorme tache sombre semble se répandre autour de sa tête .

Je n’en peux plus. Je verse un seau d’eau sur le feu pour éteindre cette scène d’horreur.

Jeudi 14 novembre

Je dors de plus en plus mal. L’épisode de la veille me perturbe beaucoup. La journée se déroule comme un serpent engourdi par l’hiver. Je n’arrête pas de repenser à la veille et à cette histoire macabre. J’ai du mal à me concentrer sur les plus simples taches.

Le soir,je décide de ne pas allumer la cheminée pour éviter que les ombres ne se projettent. Pourtant elles réapparaissent encore plus net comme si leur contour avait été souligné, attisé par la lueur de l’unique ampoule électrique de la pièce.

Elles courent dans tous les sens et maintenant les filles se déshabillent et je peux voir leurs formes s’enlacer, leurs seins et leurs têtes se mélanger. Ensuite les hommes les rejoignent et tout se termine alors dans une orgie titanesque. On ne vois plus qu’une masse sombre parsemé de jambes et de corps qui s’agitent en tout sens.

J’éteins la lumière et monte me coucher. La nuit je ne dors pas du tout.

Vendredi 15 novembre

Au petit matin, je ramasse toutes mes affaires, c’est à dire pas grand-chose : deux sacs de voyage et une guitare. J’avale vite fait un café, ferme la porte de la maison, prends la 4L et dépose les clés dans la boite au lettres du propriétaire qui habite à une dizaine de kilomètres. Ensuite je prends la direction de Paris.

Toute la tension que j’ai accumulé ces derniers jours se libére d’un coup.
La police alertée par un routier me retrouve errant, hagard, sur un parking d’autoroute.


Je suis la assis sur le bord d’un grand parc arboré de chênes et d’érables dentelés à vous raconter mon histoire en écoutant comme un con le vent bruisser dans les feuilles. J’aperçois au loin deux hommes en blanc qui viennent me chercher pour le dîner. Ensuite, malgré les drogues qu’ils m’administreront, je subirai mon tourment du soir « free shade».

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Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Ambiance hippie ! Le rêve d'une communauté qui s'achève en ombres !
Une invittaion à découvrir " la fontaine aux bulles" en lice également ; Merci beaucoup ;

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Image de Philippe Pouillaute
Philippe Pouillaute · il y a
Bad trip for José
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