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Fractionnées

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Alicia Bouffay

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Grise et violette, la pointe de la basket de Chloé creusait le sol. La main en visière, perplexe et fascinée, j'observais la fine silhouette tracer un trait de deux mètres dans le sable.

Dernier week-end de mai à Wimereux sur le littoral du Pas de Calais. Le site des deux Caps, son paysage de falaises blanches. Les enfants qui grimpaient sur les rochers, les chars à voile et les promeneurs sur la digue. Deux amies de longue date, en short et baskets sur la plage, sous un soleil éclatant.

Nous avions fait nos études de Lettres ensemble à Nantes, le genre d'expérience qui implique que nous partagions des souvenirs cocasses de cours d'herméneutique, de TD sur Duras ou Lamartine. Et puis surtout ces heures inoubliables d'amphi avec cet enseignant mélancolique qui nous avait fait découvrir Hemingway.

« Voilà la première limite » lança Chloé bondissante avant de s'éloigner en trottinant. Sa course s'arrêta à hauteur des cabines de plage : « Deuxième limite !! »

Les études, c'était aussi les premières années à Nantes loin de nos parents, les nuits à danser dans les fêtes organisées par les étudiants de pharmacie, le militantisme à Attac autour d'une pinte de bière le jeudi soir, près du Château des Ducs. Après le master, Chloé était partie à Paris et y avait fait sa vie. J'avais migré du côté de Lille. Nous nous appelions souvent au début, puis un peu moins, quelques textos hebdomadaires, le partage des photos des vacances. On essayait malgré tout de maintenir le lien. Quinze ans déjà que nous avions quitté la fac.

« D'abord, tu trottines tranquillement jusqu'au premier trait, hurla Chloé, puis rythme soutenu jusqu'aux rochers puis à fond jusqu'aux cabines de plages... Tu verras ça va améliorer ta VMA ! »

Chloé m'avait rejoint la veille dans la villa louée pour les retrouvailles ; nous avions marché contre le vent dans les dunes de la Slack jusqu'au fort d'Ambleteuse, nous racontant les dernières nouvelles de nos vies. Elle était correctrice chez un petit éditeur, habitait depuis des années le même studio dans le 14ème, tout près de la rue Daguerre. Après plusieurs années dans l'enseignement, je m'occupais à plein de temps de mes trois filles, nous vivions depuis quelques années dans une ancienne ferme dans les marais, à 30 kilomètres de la côte. Après la promenade, nous avons mangé une moules-frites dans une petite brasserie sur la digue. Ce n'était pas un scoop, nos vies étaient bien différentes, mais ce soir-là il me semblait que nous n'arrivions plus à retrouver ce qui nous avait lié quinze ans plus tôt. Nos regards fixés vers la mer, les sujets de conversation s'épuisaient. La vie était passée, à part nos souvenirs d'étudiantes, que partagions-nous encore ? Nous nous sommes dit « bonne nuit » le cœur serré.

Au réveil, je me surpris à appréhender la journée, j'avais hâte que le week-end se termine. Chloé s'était levée la première. Dans le canapé du salon, une tasse brûlante à la main, mon amie était absorbée par la lecture d'un guide sur le Finistère. Elle me révéla alors qu'elle préparait le trail du « Bout du Monde », cette course bretonne mythique qui se termine au phare de Saint Mathieu. Ensuite, elle ajouta qu'elle s'était inscrite sur la distance des cinquante-sept kilomètres. Cette révélation me donna la chair de poule. J'admirais les coureurs de trails, surtout d'aussi longues distances. Mais surtout, parce que moi aussi je m'étais mise à la course à pied. A 6 heures, avant le réveil des enfants, la meilleure façon de commencer la journée. Je partais courir dans les marais, je surprenais l'envol des hérons, les couples de cygnes et les moutons dans les prés. J'avais commencé par cinq minutes au début, puis dix, puis vingt, alternant marche et course. Un an que je courais dix kilomètres régulièrement. Elle s’entraînait trois fois par semaine, à l'heure du déjeuner. Le soir, elle fréquentait souvent la salle de sport pour du renforcement musculaire, quadriceps – muscler ses cuisses c'est préserver ses genoux, m'a-t-elle appris – abdos et puis le dos. En avalant sa dernière tartine, elle me posa cette question magique : « Ça te dirait qu'on s'entraîne ensemble aujourd'hui ? ».

C'est ainsi que sur cette petite plage de la côte d'Opale, à la fin du mois de mai, Chloé m'apprit l'art des fractionnés, des accélérations sur de courtes durées pour améliorer ma vitesse. Nous étions euphoriques, courant à fond dans le sable, enchaînant avec des montées et des descentes jusqu'à la mer. Nous n'étions pas nostalgiques de notre jeunesse, jamais nous n'avions couru aussi vite.

Notre amitié avait évolué, nous nous sommes quittées la tête pleine de nouveaux projets : les partages de chrono, les échanges de photos de courses et de tuyaux, et puis surtout, c'est sûr, nous nous reverrions l'an prochain, pour le semi-marathon du Touquet.

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Yoann Bruyères · il y a
Les années qui éloignent les amitiés, un sujet touchant et parlant, j'aime beaucoup le revirement de ce texte ! Et c'est très bien écrit.
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Fred Panassac · il y a
Des noms de lieux familiers pour moi. Sympathiques, souvenirs d’enfance à Calais.
Joli texte sur l’amitié.

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Alicia Bouffay · il y a
Merci Fred, !
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Arlo · il y a
Un excellent texte sur l'évolution de l'amitié. J'aime beaucoup. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à venir découvrir son poème "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie. Bonne soirée à vous.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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Hany · il y a
Les week -end de vacances ! Allez lire la "lundite" (auteur Hany)
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