Fou rire aux obsèques

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J’avais treize ans. Mon frère aîné, deux ans de plus. Un jour, par une chaude journée d’été, alors que je faisais des tours de vélo dans notre quartier, j’aperçus mon frère déboulant comme une furie pour m’annoncer que notre paternel, retenu par d’autres obligations, nous envoyait le représenter à l’enterrement de l’un de ses amis.
Bigre !
Dans notre apprentissage de la vie sociale, j’avais le rôle le moins difficile. C’est sur mon frère que retombait la plus grande responsabilité de ces usages. Je suivis donc sans trop me poser de questions, d’autant qu’avec mon père il ne fallait pas s’amuser avec les règles de civilité.

Alors que nous portions des shorts et des sandales quelques heures auparavant, nous voilà tous deux engoncés dans des vêtements de circonstance cherchant désespérément la maison du défunt dans un quartier qui nous était totalement étranger. Je me contentais de me laisser guider par mon frère qui commençait à paniquer à l’idée de rater la cérémonie et de devoir affronter la colère du vieux.
À un moment, il finit par se renseigner auprès d’un passant qui lui indiqua le chemin. Nous arrivâmes en sueur devant une modeste villa aux murs décrépis. Mon frère poussa le portillon et nous traversâmes un jardin dans lequel une petite assemblée d’hommes conversait silencieusement à l’ombre d’un énorme figuier.
Mon frère murmura un salut et poursuivît jusqu’à la porte d’entrée qui était grande ouverte. Je le marquais tant et si bien à la culotte que je lui rentrais dedans quand il s’arrêta sur le seuil. Il me bougonna un juron par-dessus l’épaule et avança d’un pas timide dans le couloir. Du salon attenant sortit un monsieur qui fut surpris de trouver en face de lui deux adolescents. Mon frère déclina l’identité de mon père mais le monsieur n’en manifesta aucune considération. Sans chercher plus à comprendre, il nous invita à nous asseoir dans le salon où se trouvaient déjà une vingtaine de personnes, alignées en rangs d’oignons contre les murs. À notre vue, un silence complet emplit la pièce. Je n’avais pour seul horizon que le dos de mon frère que je suivais comme son ombre. Pour notre chance, on trouva deux chaises inoccupées sur lesquelles on s’empressa de se poser. La personne assise à côté de moi me demanda de qui nous étions les enfants. Je me retournai vivement vers mon frère qui me sauva encore une fois. Mais notre identité n’eut pas l’air d’exciter, une fois de plus, la curiosité de notre interlocuteur.
Quand enfin les regards convergèrent vers d’autres directions et que la conversation feutrée emplit de nouveau la salle, mon frère se pencha discrètement vers moi et me souffla à l’oreille : « On s’est gourés, on n’est pas au bon endroit ». Sur le moment, je me sentis fondre sur ma chaise. Mais très vite je sentis que des convulsions irrépressibles annonçant un fou rire montaient en moi tel un torrent dévastateur. Je n’osais pas regarder mon frère qui devina l’imminence d’une catastrophe. J’enfouis alors mon visage dans mes mains et me penchai vers le bas pour essayer de contenir mon trouble. Alors, mon frère me donna un coup de coude pour me pousser à lever l’ancre. On sortit d’un pas énergique mais sans affolement. S’il n’avait tenu qu’à moi, j’aurais pris mes jambes à mon cou mais mon frangin me barrait sciemment le passage pour éviter le désastre. À peine le portail franchi, nous dévalâmes la rue dans une course folle en laissant exploser notre hilarité. J’en avais mal aux côtes.
Néanmoins, l’idée d’affronter notre père le soir eût pour effet de stopper net le comique de cette méprise. Mon frère décida qu’on ferait comme si tout s’était bien passé. Pour passer le temps, nous nous sommes permis de faire une balade en ville, ponctuée de fous rires et de moments de crainte. Le soir venu, cela ne rata pas, il nous demanda les détails de la cérémonie. Mon frère essaya de répondre le plus évasivement possible sans trop donner de détails. Alors, je ne sais quelle mouche me piqua, peut-être le désir insensé de prendre pour une fois l’initiative, je lui transmis le bonjour d’un de ses copains dont j’avais miraculeusement retenu le nom. Il fut agréablement surpris et me félicita. Mon frère me regarda avec des yeux exorbités et resta sans voix.
Moi, j’étais fier de leur avoir joué un mauvais tour à ces deux-là.

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