Folles alliées

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Nouvelliste et aquarelliste, j'ai fait le choix de deux arts dit mineurs qui commencent avec une page blanche. Je suis ici avec vous parce que j'adore écrire et inventer des (petites) histoires. DB  [+]

Image de 2017
L’impact des gouttes sur le métal ne fait qu’un léger bruit, un son proche de la note de musique. Cet impact résonne dans le bâtiment désaffecté. Les gouttes de pluie s’infiltrent par le toit troué, rebondissent plusieurs fois sur les poutres métalliques et finissent leur course sur une machine rouillée et abandonnée.

Victorine entend des craquements, des feulements, des chuchotements. Des rats probablement. Elle est aux aguets. Elle a élu refuge dans cette usine et elle essaie de s’y protéger. Elle a 16 ans, l’âge de tous les possibles mais pas pour Victorine. Elle se calfeutre, se cache, s’isole. Victorine fuit sa famille. Victorine ne se sent pas seule, car elle est accompagnée par des petites voix dans sa tête. Victorine et les voix forment un ensemble, tantôt triste, tantôt déjanté, tantôt réfléchi.

Pour l’heure, Victorine a deux préoccupations : trouver de la nourriture et fermer les différentes issues pour se protéger.
Elle a réussi à déclencher un éboulis près de l’entrée principale qui est maintenant obturée. Il y a un accès par la rivière. Aujourd’hui, celle-ci est haute, donc elle est infranchissable. Son entrée préférée est par le toit, via un escalier de secours qu’elle a sectionné et qu’il faut attraper par des cordes qu’elle a réussi à dissimuler.

Victorine est agile, souple et se déplace sans aucun bruit. Elle sait qu’elle n’est pas en sécurité, seule dans cette grande bâtisse, mais la petite voix qui l’habite la conseille. Elle a ainsi réussi à dérober un couteau, qu’elle cache dans sa poche de jean. Elle porte un sweat à capuche et plusieurs pulls pour lutter contre le froid et donner l’illusion d’être quelqu’un d’autre. Elle a masqué ses longs cheveux roux derrière un bonnet. Elle peut se dissimuler dans une multitude de cachettes et se rendre invisible.

Pour l’heure, elle quitte discrètement les lieux, toujours très observatrice, en écoutant le silence presque rassurant. Elle longe les extérieurs de l’usine en se mêlant à la végétation, prête à s’aplatir dans la terre pour disparaître. Elle sait que son beau-père finira par la retrouver. Elle sait qu’il va y avoir une confrontation. La petite voix lui a dit qu’elle serait gagnante cette fois-ci, elle est prête au combat. Elle voudrait trouver un plan pour se débarrasser de lui. Il s‘agit d’un individu, alcoolique, abjecte, répugnant qui frappe toute la famille. C’est lui qui a déclenché la petite voix dans sa tête, un soir, le fameux soir.

Elle s’approche de sa maison qui est près de l’usine. Cette petite maison est habitée par sa mère et son beau-père qui sont absents la journée. Elle vole de la nourriture dans le frigidaire, qu’elle glisse dans son sac à dos. Elle prend des vêtements propres et quitte ces lieux qui la terrorisent plus que l’usine. Elle jette un regard dans la chambre de sa mère et aperçoit les vêtements sales de l’autre. Il est toujours là.

Elle sort de la maison à pas de loup, réussit à ne pas laisser de trace dans l’herbe humide. Elle passe devant le monticule de terre qui recouvre la tombe de sa sœur sans verser une larme.

Elle serre juste les poings, de rage, prête à en découdre avec ce tueur, son beau-père. Elle tente de chasser les images du beau-père qui la retient attachée au-dessus du corps de sa sœur inconsciente. Elle essaie d’oublier les mots et le vocabulaire ordurier qu’il a utilisés contre elle, alors qu’elle était terrorisée et qu’elle voulait sauver sa sœur. Elle se rappelle de sa mère en retrait, effondrée, apeurée mais sans réaction. Elle a vu le beau père commencer à enterrer sa sœur et elle a réussi à lui échapper.

Sa vie est un cauchemar.

Elle déjeune en hauteur sur une poutre de l’usine. De là, elle a une vue large sur d’éventuels intrus et elle peut d’un saut rejoindre une cache – un coffre de climatisation qu’elle a vidé –, et s’y glisser.
Elle partage son repas avec les moineaux.

La petite voix lui suggère d’organiser un guet-apens pour se débarrasser de son beau-père. Elle hésite, la raison lui dicterait d’attendre.

Finalement, elle prépare un plan. Avec des cordes et des nœuds, elle installe des pièges aux quatre coins de la bâtisse. Elle rassemble des cailloux pour constituer des munitions. Elle prépare des boissons à base de produits ménagers pour l’empoisonner. C’est son plan. Elle doit ruser, cet homme est fort, méchant. Sa mère le protège. Comment sa mère peut-elle être amoureuse de cette brute sans cœur ?


Le plan de Victorine a échoué.

Le beau-père souffle comme un bœuf et s’énerve. Il crie à la mère de creuser plus profond et d’arrêter de pleurnicher.

« Elle est conne ta fille et il lui manque des cases, en plus, tu sais bien ! » lui dit-il, l’air mauvais.

La mère ne dit rien, renifle, hoche la tête. Il parvient enfin à glisser le corps de Victorine dans un trou qu’il commence à reboucher. Il grommelle des insultes à l’attention de ce corps sans vie qu’il enterre sans cérémonie lorsque la mère, dans un éclair de lucidité, abat la pelle sur son cou.

Le beau-père tombe sur Victorine et ne bouge plus.

La mère cherche une vieille couverture qu’elle pose sur le corps. Le cacher est sa priorité. Ensuite, elle pousse une carcasse de tracteur et le positionne sur les deux corps qui pourront rester dissimulés.

Elle rentre chez elle, dîne et, bizarrement, comme sa fille décédée, elle entend des voix, celle de l’homme mort qui promet de se venger, de la tuer avec violence, de la torturer. Elle décide de ne plus rester en compagnie de tous ces morts et rassemble des affaires pour quitter ses lieux à jamais maudits. Elle remplit sa petite voiture et part dire adieu à ses deux filles sans trop s’approcher du corps du beau-père. Elle se fige : la carcasse du tracteur a disparu et la vieille couverture aussi.

Elle ne distingue pas le corps de Victorine. De l’herbe a poussé, rien n’indique le lieu de la sépulture. Le beau-père n’est pas mort ? Sa fille non plus ? ! Est-elle au bon endroit ?

Elle court vers sa voiture paniquée, le beau-père est assis, côté passager.

Il a une sale tête, celle des mauvais jours, des jours d’alcool, de violence.
Les yeux injectés de sang, il dit : « Je t’attendais ma chérie, on a des choses à se dire ! »
Il sent l’alcool, il a le visage rouge, il est empli de haine.

« Tu conduis, j’ai un endroit magique à te faire connaître. »

Il sort un couteau aiguisé, sa lame brille.
La mère n’a plus rien à perdre, la petite voix lui confirme, elle a déjà tout perdu. Elle roule doucement au départ, puis prend de la vitesse et, pour se sauver de cette situation infernale, s’encastre dans un arbre avant d’atteindre la route et avant que le beau-père n’ait le temps de comprendre.

La voiture prend feu. Une occupante est éjectée, le beau-père est mort brûlé. La mère a perdu l’usage d’une jambe mais elle est encore en vie.
Elle se reconstruit progressivement.

Une enquête a eu lieu, aucun corps n’a été retrouvé dans le jardin autour de l’usine. Comme si ses deux filles n’avaient jamais existé. La mère ne comprend pas. La petite voix a des explications fantaisistes alors elle finit par se taire et s’installe dans un mutisme totale. Elle s’y plaît, d’autant qu’elle réside dorénavant dans un hôpital psychiatrique et que les autres pensionnaires ne l’intéressent pas.

Lorsqu'elle se promène dans le parc avec sa béquille, car elle marche difficilement, elle a la sensation d’être observée avec bienveillance. Elle a cru apercevoir ses deux filles derrière la grille qui l’observaient. Sont-elles vivantes en définitive ?

La mère est perdue, elle ne sait plus, la petite voix non plus...

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