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Flanagan's Song

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Markos

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Une fine pluie battait les collines d’Irlande. Les herbes hautes se pliaient sous les rafales incessantes. Les vents se lamentaient, le ciel déversait ses larmes glacées sur les vallées. L’inspecteur Tommy Flanagan surveillait de loin ses hommes qui détachaient le cadavre. Jonathan O’Donnell avait été retrouvé mort par un touriste perdu dans la lande. L’homme était attaché à un arbre rachitique quand on l’avait découvert. Les corbeaux lui avaient déjà béqueté les yeux et une blessure profonde s’ouvrait dans sa nuque. L’arme avait brisé les vertèbres cervicales avec tant de force qu’elle était ressortie par la bouche – un coup de maître, selon Saoirse Callaghan, la coéquipière de Flanagan. Il jeta un dernier coup d’œil aux yeux creux du cadavre et secoua la tête. Le monde baignait dans la folie.

Sa collègue observait les opérations depuis la voiture d’un œil distrait. Sur le siège arrière, la veuve O’Donnell sanglotait bruyamment. Saoirse lisait dans un silence respectueux un petit livre aux pages jaunes, relié en cuir. L’inspecteur la rejoignit au chaud et s’alluma une cigarette. Elle lui jeta un regard désapprobateur avant d’abaisser la vitre. Il se pencha sur le livre. Saoirse le referma et lui montra la couverture.
- « Les plus belles légendes irlandaises ». Tu devrais le lire, tu sais ?
Flanagan afficha une grimace moqueuse.
- C’est pas pour moi cette merde.
- Cette merde fait partie de ton héritage ! se scandalisa Saoirse.
- Ça se voit que t’es irlandaise pure souche, Sheer-sha, dit-il, exagérant exprès la prononciation gaélique du nom de sa collègue.
Elle ne réagit pas à la provocation et baissa la tête. Après un bref moment de silence rompu seulement par les sanglots de la veuve, il s’excusa et continua.
- Ce sont des histoires qu’on racontait pour tenir les enfants sages. Qu’est-ce que j’en ai à foutre ?
- Mais justement, c’est une mine d’or de leçons intéressantes ! reprit la femme. Par exemple, tu savais que les Celtes croyaient que la tête est le siège de l’âme ? C’est pour ça que quand ils tuaient un ennemi, ils le décapitaient et portaient sa tête comme trophée. Les Romains ont vu ça et les ont traités de barbares ; l’étiquette est restée.
- Ils avaient l’air plutôt violent, pourtant...
- Yep ! Et tu sais pourquoi ?
Flanagan fit non de la tête.
- Parce qu’on leur apprenait à ne pas avoir peur de la mort depuis qu’ils étaient tout petits. Mieux, Morrigan, la déesse de la guerre, la plus sanguinaire de toutes, était une des divinités les plus connues et respectées !
- Mais donc si quelqu’un mourait c’était un deuil ou une fête ?
- Un peu des deux, c’est ça qui est génial ! Tu vois qu’on a beaucoup à apprendre d’eux ?
Flanagan haussa les épaules, de mauvaise foi. Saoirse soupira et lui conseilla de rentrer à pied pour prendre l’air, prétextant que cela lui ferait du bien.
- En plus, la brume commence à se lever. Le paysage est magnifique par ce temps, ajouta-t-elle avec un sourire. Peut-être arriveras-tu à découvrir l’Irlande comme la voyaient tes ancêtres...
L’inspecteur ne se fit pas prier. Quand le crissement des pneus sur la route pierreuse s’estompa, il soupira, savourant finalement le silence. La pluie perdait d’intensité, le vent faiblissait. Il se mit à marcher.
Quelques nuages bas envahissaient déjà les collines. Flanagan marchait depuis une vingtaine de minutes déjà, il commençait à se fatiguer. La pluie avait complètement cessé et un vent frisquet se brisait contre sa carrure imposante. Ses chaussures de marche s’enfonçaient dans le sol spongieux et sa ceinture pesait anormalement. On l’avait obligé à prendre une arme avec lui, sur le terrain. Soudainement, un arbre se profila à l’horizon. Quand il y arriva, il s’assit contre le tronc, essoufflé.
L’arbre griffait le ciel de ses branches squelettiques. L’écorce pâle était presque lisse et les racines profondes empêchaient les vents impétueux de l’emporter. En reprenant son souffle, Flanagan se demanda quel âge pouvait-il bien avoir. Il avait entendu parler d’arbres vieux de deux mille ans ; celui-là semblait encore plus ancien. Un grand corbeau noir était perché sur l’une des branches et le dévisageait de ses yeux cruels. Une voix le tira de ses pensées. Elle était rauque, envoutante, et entonnait une vieille chanson populaire. L’inspecteur se leva et, après avoir contourné le tronc pâle, il se figea. Une petite rivière s’écoulait de l’arbre et descendait en gargouillant vers la plaine. Une jeune fille, d’environ vingt ans, était en train de laver du linge dans l’eau. Elle avait les cheveux roux et quand elle se tourna vers Flanagan elle le fixa de ses yeux aussi verts que les collines. Elle se tut et, ramassant son linge, s’enfuit dans la plaine avant qu’il ne puisse lui adresser la parole.
Il se mit à courir, déterminé à la rejoindre, mais son souffle le quitta après quelques centaines de mètres. Sa tête commençait à se faire lourde, aussi lourde que ses pieds. Il n’avait décidément plus l’âge. La brume commençait à monter, il devait trouver une ville avant d’être complètement piégé par les nuages. Il regarda autour de lui, sans rien repérer qui puisse lui indiquer son chemin. Au bout de dix minutes, il errait aveuglément dans une prison grise. Un nœud lui monta à la gorge, son pas s’accéléra. Il avait mal partout, surtout à la tête. Ses yeux commençaient à se fermer. Il tomba sans même s’en rendre compte. Sa tête heurta une surface dure, mais il ne sentit aucune douleur. Perdu, l’esprit aussi embrumé que le paysage autour, il sombra dans un sommeil sans rêves.
Une voix familière, rauque et envoûtante, le réveilla. Le soleil était haut dans le ciel, plus aucune trace de la brume. Flanagan se leva avec difficulté et constata qu’il se trouvait toujours au pied de l’arbre pâle. Et pourtant, il avait l’impression d’avoir marché tout droit. Cette fois, il était bien décidé à demander des indications, mais quand il apostropha la jeune fille, toujours au bord de la rivière, elle l’ignora. L’inspecteur s’approcha prudemment d’elle. L’étonnement déforma son visage, et il tira l’arme qui pendait à sa ceinture.
- Tourne-toi, lentement, et lève tes mains.
La jeune fille s’exécuta, laissant dans le ruisseau les vêtements qu’elle lavait. L’eau avait pris une couleur rouge pâle, et ses mains étaient barbouillées de sang.
- Tu trembles, jeune homme.
Ses cheveux semblaient sur le point de s’enflammer. Il tenta d’apaiser ses frissons et reprit le contrôle de son arme.
- Donne-moi ton nom et ton prénom.
La femme afficha un sourire carnassier. D’anciens symboles celtes étaient tatoués le long de ses bras, entourés d’entrelacs bleutés.
- Ne t’a-t-on jamais appris à ne pas sortir quand la brume se lève ? Tu pourrais y faire des rencontres dangereuses...
Le corbeau se détacha de sa branche et vint se poser sur l’épaule de Flanagan, entaillant la chair de l’inspecteur de ses griffes acérées. Le policier se débattit, et l’oiseau s’envola dans un coassement menaçant.
- Réponds-moi ! hurla Flanagan affolé, levant son pistolet.
Le sourire s’élargit, fendant le visage de la jeune fille comme une blessure atroce. L’air miroita à sa droite ; Flanagan eut à peine le temps de cligner des yeux qu’une longue lance décorée à la pointe d’os était apparue dans la main de la femme. Avant qu’il puisse faire un geste, l’arme s’était déjà enfoncée dans son cou. D’un mouvement violent, la femme projeta l’inspecteur à terre, le clouant au sol de sa lance. Elle s’assit sur son torse et planta ses pupilles vertes dans les yeux injectés de sang de sa victime.
- Mon nom est dans la brume qui se lève sur les collines,
Dans une goutte de sang dans l’eau cristalline,
Je suis la Reine des Corbeaux qui la terreur sème,
Je suis Mórrígan, je suis la Mort elle-même !
Quand la voix rauque de la déesse s’éteignit, les yeux de Flanagan étaient déjà vitreux. Morrigan se pencha et embrassa passionnément ses lèvres livides, recueillant son dernier souffle. Quand le corbeau vint lui dévorer les yeux, la brume recouvrait déjà les collines d’Irlande.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Maour · il y a
Merci pour ce texte que j'ai lu avec plaisir. J'espère que vous apprécierez aussi le mien :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

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Markos · il y a
Et risquer de ne jamais découvrir la véritable histoire du Petit Poucet ? Mais que nenni ! Je passerai sans aucune hésitation ;)
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Topscher Nelly · il y a
Jolie ballade irlandaise.Mes voix.
Mon univers si vous le souhaitez :http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-lautre-cote-31

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Markos · il y a
Merci beaucoup ! Puisque vous m'y invitez, comment refuser l'aventure ? ^^
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Bertrand Gille · il y a
Moi qui aime l'Irlande, je suis gâté avec ce très beau texte! :) Merci!
Vous avez mon vote!
(si vous souhaitez musarder en "promenades", vous êtes le bienvenu : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/promenades-1)

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Markos · il y a
Comment ne pas aimer ce pays envoûtant ? Je passerai certainement jeter un coup d'œil ! :)
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NdeVeyre63 · il y a
Récit envoûtant où se mêlent poésie et cruauté , cruauté et poésie !
Félicitations Marco ! Et merci pour cet agréable moment de lecture !

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Markos · il y a
Ce sont des termes gâteurs que tu utilises là ! Merci infiniment, je suis content que tu y aies pris plaisir, c'est l'essentiel !
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Jean Calbrix · il y a
Comme dit Atoutva, où s'arrête la légende, où commence la réalité ? Belle exercice de style en tout cas, et une superbe balade dans la lande irlandaise qu'il ne faut pas fréquenter par temps de brume ! Bravo, Markos ! Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet tragique que je vous invite à lire si vous avez le temps : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba

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Markos · il y a
Merci pour ces votes et ce commentaire ! Les sonnets m'ont toujours intrigué... je passerai sûrement ! ^^
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Jean Calbrix · il y a
Merci d'avance, Markos !
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Atoutva · il y a
Vive le celtisme ! Ou s'arrête la légende où commence la réalité? Beaucoup de suspens. Je vote
Peut-être viendrez-vous mon univers "Le loup" http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-loup-7

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Markos · il y a
Les légendes celtes restent dans le cœur ;) merci ! Et avec mon image de profil, comment ne pas être intrigué par un récit intitulé "Le loup" ? Pour citer un bon film, tu avais ma curiosité, maintenant tu as mon attention...
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Serge Debono · il y a
Une bonne préparation, un récit intrigant et bien mené. Et votre style est très agréable. Bravo ! Sur un ton plus léger je vous propose http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-prix-imaginarius
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Markos · il y a
Merci ! ^^ Je passerai sans doute, un ton plus léger me fera du bien après ces morts en Irlande :')
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Markos · il y a
Merci beaucoup ! Passer d'un royaume dans la brume à un autre me tente bien, je dois l'avouer... ;)
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