Fin de soirée

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En compétition
Assise en amazone au bord de la baignoire, les bretelles au creux des coudes, d’un geste lent et précis, elle se passe sur les paupières un coton imbibé de démaquillant. À cette heure, minuit passé d’après sa montre posée à côté du lavabo, ses ridules lui semblent plus creusées que d’ordinaire.

Un miroir lui fait face. Des pattes d’oie aux coins des yeux. Quand, la première fois, elle les avait remarquées, elle avait soupiré. Parce que tu ris trop, avait gaussé sa sœur. Trop de travail, trop de soucis, avait diagnostiqué sa mère. Maman, elle a toujours le mot qu’il faut. Après une dure journée, en cas de coup de cafard, elle l’appelle et elle sait qu’elle trouvera des mots réconfortants. Je suis fière de toi, ma jolie petite chérie… Elle lui parle comme si elle était encore une enfant… Maman, j’ai passé l’âge… Tu seras toujours ma petite chérie… Puis elle glisse une réflexion sur la météo, embraye sur le dernier ragot de la charcutière. Bonne nuit, je t’embrasse.

En boule à ses pieds, traîne le bas de sa robe, qui a perdu son blanc immaculé d’origine. Difficile de se décider. Emportée par l’enthousiasme, elle s’écriait qu’elle l’avait trouvée, celle-ci et pas une autre ! Après avoir fait un tour sur elle-même, elle n’était pourtant plus aussi convaincue. À la réflexion, n’était-elle pas trop ceci, pas assez cela ? Je ne peux pas la porter, elle me boudine. Elle serre la taille, ne galble pas assez la poitrine, trop longue, je vais marcher dessus et perdre l’équilibre, tomber la tête en avant, m’ouvrir l’arcade sourcilière, la lèvre, une blessure plus sérieuse encore, le SAMU, il faut tout annuler… Mieux vaut qu’elle ne choisisse pas cette robe, elle gâchera tout… Elle la repositionne sur un cintre.

Ne pas la froisser. Avec douceur et persuasion, sa mère d’abord, sa sœur ensuite puis sa meilleure amie la calment. Elle est anxieuse, c’est bien normal, qui ne le serait pas à sa place ? Elles sont gentilles, elles ont accepté toutes les trois de poser leur après-midi pour l’accompagner choisir sa robe. Elle s’est laissé convaincre, a protesté encore un moment, pour la forme, et puis elle s’est rangée à leur avis unanime. Se tournant vers la vendeuse, voix fluette, elle a confirmé que, oui, c’est bien celle-là qu’elle prendrait.

La robe est louée pour quelques jours. Elle a déposé une caution, qu’elle aimerait bien récupérer au bout du compte. Avant cela, il a fallu déterminer une date, s’occuper de la réservation de la salle, s’accorder sur le menu, sélectionner la musique. Et puis, les bans ont été publiés. Sa mère et son père ont été si heureux, même s’ils regrettaient de ne pas avoir été présents lorsqu’ils se sont dit oui devant le maire. Tout s’est fait très vite, un créneau disponible, ils en ont profité. La fête, elle aura lieu plus tard.

Ils l’ont apprécié tout de suite. Un garçon intelligent, bien élevé, avec, ce qui ne gâche rien, une belle situation. Il travaille dans l’import-export. C’est pour cela qu’ils ne l’ont rencontré qu’une seule fois, il est sans cesse en voyage à l’étranger. Maintenant qu’il va bientôt se marier, il a promis à beau-papa qu’il se rangerait, voulant définitivement quitter cette vie entre deux avions. Le temps de régler ses affaires et d’amasser assez d’argent pour acheter une belle demeure, où il s’installerait avec leur fille.

A été organisé un dîner dans la maison familiale, celle de son enfance. Elle était stressée, mais tout s’est bien passé. Ça l’avait fait rire parce que son père avait tenu à porter une cravate. Le nœud était trop gros, lui bouffant le cou. Le gendre s’est pincé les lèvres, n’a rien dit. Mieux, il l’a complimenté sur ce mélange hasardeux de couleurs. Quel imprimé original... Le repas était succulent, maman est une véritable cordon-bleu. Ils ont bu avec raison, car elle et lui rentraient chacun avec sa voiture. Dès le lendemain, sa mère appelait pour donner ses impressions. Un autre dîner a été planifié, avec sa meilleure amie, sa témoin.

Elle aussi a été séduite sur le champ. En tout bien, tout honneur, bien sûr ! Elle voulut tout savoir. Où s’étaient-ils rencontrés ? Qu’est-ce qui l’avait attiré chez elle ? Des passions dans la vie ? C’est à regret que les trois convives se sont quittés. Il s’est excusé, un avion tôt le lendemain matin et il avait besoin de se reposer. Ils se sont promis d’organiser dès qu’il le pourrait une prochaine soirée, mais ils n’ont pas réussi à trouver une date. Tu comprends, il est très occupé… Qu’importe car vint le mariage. Quelque chose de simple, sans flonflon ni trompette, peu d’invités. Ses parents à elle, sa sœur, sa meilleure amie. Et ses parents à lui ? Il préfère ne pas s’étendre là-dessus… ils sont morts… il y a longtemps… accident de la route… tragique…

On frappe à la porte de la chambre. C’est ouvert, crie-t-elle en jetant dans la vasque le coton noirci de maquillage. Chemise froissée, gilet déboutonné, il n’ose pas pénétrer dans la salle de bain avant d’y avoir été expressément invité. Pas de gêne, entre eux. Il rapporte les boutons de manchette. Ceux du père de son père, qui tenait tellement à ce qu’il les portât pour l’occasion.

Elle lui demande si, vraiment, il ne peut pas rester plus longtemps. Papa et maman seraient ravis si, demain, ils prenaient tous ensemble le petit-déjeuner. Désolé, d’autres obligations l’attendent. Et puis, les prestations sont clairement stipulées dans les clauses du contrat : deux dîners de présentation et sa participation à la cérémonie de mariage. C’est ce qu’elle a signé. Elle doit payer le solde. Peut-il lui rappeler le montant à régler ? Il sort de sa poche un papier froissé plié en quatre. Il tourne les deux premières pages puis lui tend le document : c’est inscrit là. Elle peut lui faire un chèque ? Il préfèrerait du liquide. Les impôts. Il y a un distributeur automatique, en bas, dans le lobby de l’hôtel. Elle remonte les bretelles de sa robe. Qu’il attende ici, elle descend tirer de l’argent et remonte.
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B Marcheur · il y a
Et pour le futur, existe-t-il une possibilité de location de petits-enfants à durée déterminée?
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Pierre-Luc Prestini · il y a
C'est une possibilité à étudier mais pensez d'abord aux enfants
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Quelle chute grinçante !
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Merci pour votre soutien
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Albane Charieau · il y a
une douloureuse fuite en avant, bien écrite
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Pierre-Luc Prestini · il y a
C'est tout à fait cela, une fuite en avant qui fait in fine chuter la protagoniste
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Gilles Pascual · il y a
Thème original, très belle chute, j'aime beaucoup !
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Heureux de lire que vous avez apprécié de texte court
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Merci beaucoup pour votre soutien
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Lyne Fontana · il y a
Très prenant et bien écrit. Je pensais bien que le "marié" n'était pas très net, mais je ne m'attendais pas à cette chute. C'est très réussi.
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Vos compliments vous plaisir à lire
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Pierre-Luc Prestini · il y a
J'apprécie vos encouragements
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Patmarch Patmarch · il y a
Oui c'est vrai, on aimerait connaître la suite...
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Je vous encourage à l'imaginer...
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Nathalie Christophe · il y a
Tristesse, dramatique, et l’acceptation si fatale de son sort dans la narration, on se demande quelle pression ( sociale ou familiale) a dû subir l’héroïne pour prendre cette terrible décision de ce terrible remède très éphémère qui causera probablement beaucoup de dégâts.... on aimerait lire la suite ! Bravo à vous !
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Les carcans qui nous sont imposés, qu'on s'impose ne sont pas toujours si conscients ni explicites
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite empreinte de solitude et de mélancolie !
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Merci pour votre lecture et soutien
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Norsk · il y a
Une lente descente qui n'a pas encore atteint le fond à l'issue du récit. On imagine la suite...
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Je trouve intéressant de pouvoir poursuivre le récit au-delà de la dernière phrase
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Amandine B. · il y a
Infiniment triste. On comprends à la fin pourquoi le récit semble précipité, comme pour en finir vite du mariage, comme si tout est orchestré, écrit d'avance! Vraiment tout est bien amené jusqu'à la chute !
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Merci pour votre appréciation

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