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C’est une primitive agonie que de vieillir – une primitive agonie que perdre la vision. C’est une épée en forme de flèche ou de rond, une charmante femme au visage d’acier – Damoclès – qui amoureux, me dévore. Et je tremble et déjà depuis longtemps, j’avais la peau et les os en parchemin et poussière d’étoiles. Je tremble, assis sur mon fauteuil dans ma petite maison de ma petite ville de ma petite vie. Quand on est vieux : tout est long et tout est court. On est cynique et on est ouvert et curieux. Quand on est vieux, on parle moins : on se contente de penser.

C’est curieux. Pendant toute ma vie, j’ai cherché et couru après les mots : je me pensais voyant – découvreur de symboles-totem mystiques. Ironique aussi, car maintenant... Maintenant, je suis aveugle. Je ne vois plus rien. En tout point de l’espace et du temps, une pluie forcenée coule sur les vitraux de mes globes oculaires : je suis devenu le prisonnier de la cathédrale de mon esprit. Cela n’a que peu d’importance néanmoins : je m’y pavane avec fierté. Je passe devant les statues et les souvenirs de mon Moi, et comme dans un immense marché aux puces, je me remémore le temps. C’est curieux et drôle que de vieillir : je vois les choses à la loupe. Aveugle donc, mais plus voyant que jamais. Et tremblant sur mon fauteuil et dans mon corps, mes membres et mes mains tremblent aussi. Je suis un vieux navire de bois : tout tremble et tout grince, et tout part en vrille dans une souffrance poétique. Un navire qui s’échoue, c’est forcément poétique parce que les navires disparaissent dans la mer – qui est mystérieuse – et dans les fleurs des vagues et dans le pollen de ces fleurs – les cristaux de sodium que les gens nomment stupidement et dans une platitude absurde sel. Et parmi l’abysse et les fleurs de sel et la lave et le basalte qui se refroidit, bientôt mon corps sombrerait. Oui, vraiment, c’est une peur étrange que de vieillir... On pense et on rit et on pleure.

Et quand on ne peut plus voir, on apprend à écouter. Je suis assis et je tremble, dans mon fauteuil. Et mon fils prépare à manger – mal, comme toujours. Sa femme est dans le salon, sur la table, là-bas. Elle écrit – je le sais parce que j’entends le bruit des touches du clavier de l’ordinateur – et c’est une femme formidable, très intelligente. Et mes mains tremblent, toujours. Il y a une musique de jazz qui passe – je reconnais « Chloé » de Duke Ellington – et mes mains tremblent en rythme. Et je me pavane dans la cage de mon cerveau, et je ris parce qu’aveugle, je suis libre plus que jamais, je ris et je pleure dans un sourire de Lune et de voyant, et je le fais discrètement, juste pour moi, dans ma barbe – les autres ne comprendraient pas. Et ça fait comme un petit tremblement très doux qui me secoue, comme le vieux salut d’un vieux navire qui rentre une nouvelle fois en son port favori – et sur le tapie, leur enfant, qui joue avec des cubes en bois. Le bois a un bruit très particulier, comme un éclat de rire ou un éclat de haine – un éclat de bois. Subitement, je me rends compte que je suis heureux. Quand on est vieux, on peut encore l’être : c’est rassurant. Je le garde pour moi, et je reste silencieux, en écoutant les bruits de bois et de musique et du clavier et de la cuisine qui explose et tourbillonne, là-bas. Et je me dis que mon fils est un idiot, encore, dans un sourire en tremblement doux.

Et seul témoin de mon morceau de bonheur et d’étoiles en éclat de bois, lui, du haut de ces 3 ans et demi, qui me regard ébahi. Je lui jette un sourire furtif à la figure, et je lui fais un clin d’œil.

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
Un court avec des allures poétiques, j'aime.
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Richard · il y a
douce tristesse transformée en douce tendresse... bravo!
mon vote
invitation dans "mon chateau"ma 1ère nouvelle, une autobiographie... ;-)

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C.Volaire · il y a
Bravo! C'est tendre et il y a quelque chose d'insaisissable, de superbe dans ces mots... Ces images, ces jeux avec le regard.... Ab-so-lu-ment génial! :)
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Cyclamën Animae · il y a
Merci ! :-D
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Philshycat · il y a
The end ...
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Nadine Gazonneau · il y a
Très beau texte ou les seniors ont toute leur place. A travers vos mots je lis( je pourrais dire je vois) mon père de 92 ans qui regardent ses 7 petits enfants avec beaucoup de tendresse dans les yeux. Mon vote de Tilee qui a écrit " transparence" en catégorie poésie.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une très douce façon de dépeindre la vie d'une personne d'un très grand âge, avec son cortège de malheurs, qui sait toujours profiter des petits moments de la vie ! Bravo !
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Cyclamën Animae · il y a
Merci !
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Fred Panassac · il y a
Très belle méditation poétique avec un sourire final. Bravo !
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Cyclamën Animae · il y a
Merci ! :D
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Philbast · il y a
La vieillesse... Quels plaisirs reste-t-il ? Il faut être attentif, doublement peut être... Et puis après trop vite parfois, le vent disperse tout... (ma nouvelle en compétition : "Star", si vous avez un peu de temps... Merci
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Scribo · il y a
Texte très bien écrit - on ne se lasse pas jusqu'à la fin - avec qui plus est des passages poétiques - très agréablee. Bravo ! ;) +1
Voici ma nouvelle présentée pour la matinale des lycéens, si vous voulez venir faire un petit tour ;) : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/tournez-a-droite

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MissFree · il y a
Très émouvant et très agréable à lire!
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Cyclamën Animae · il y a
Merci ! c:
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