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Bloqués dans Sarajevo assiégée

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XOFF

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Con, finement, c'est un exploit, un désir, une tentative. Un espoir.
« Va où l’humanité te porte ». J’ai entendu cette phrase ce matin à la radio. C’est la devise des médecins aux Armées. Je m’apprêtais ce matin à écrire sur la série Baron Noir ; j’y reviendrai. La mémoire est ainsi faite, qui fait irruption en flânant lors de la promenade du maître par son chien, comme l’avait observée Alexandre Vialatte.
Ainsi va la souvenance en boucle, qui me ramène à Sarajevo, à entendre le contenu de L’Obs qui paraît aujourd’hui. On pourrait y lire des récits de vies bloquées, mises entre parenthèses ou interrompues par le CoVid 19.
Je me souviens que j’avais voulu me rendre dans la capitale bosniaque alors que je n’étais que localier dans un grand titre de province. Un peu engourdi dans ce que Denis Tilliniac appelle « les ritournelles notabiliaires », j’y avais vu là une triple occasion : tromper l’ennui de la vie, voir en vrai la guerre et ses ravages, gagner dans cette expérience des galons à faire valoir ce que je croyais être mon talent pour le métier. Je m’y suis repu d’adrénaline ; j’y ai vu en quoi la guerre somme les hommes de donner ce qu’ils ont de pire, de meilleur, de médiocre ou de pire ; j’en ai pu constater en quoi les logiques internes des journaux prévaut sur la qualité de ceux qui y travaillent.
Je me souviens aussi que, parti pour une période très courte – le rédacteur en chef du magazine n’ayant contracté une assurance que d’une semaine pour son envoyé spécial free-lance, je suis resté quatre fois plus longtemps que prévu. Ayant atterri en deux fois (un touch-and-go, tout d’abord..., puis pour de bon) à cause des tirs d’armes légères dont nous étions la trop grosse cible – et c’est très peu épais un fuselage d’Hercules C 130 américain, nous fûmes le dernier avion à nous poser sur ce tarmac. Parce qu’il gisait sous les mortiers et canons de Damoclès des Serbes postés sur la colline voisine, l’aéroport est resté fermé derrière nous pendant des longues semaines. Bloqué.
Je me souviens de Davorin. Entraîneur Serbe d’un équipe de basket féminine en Allemagne, il était venu prendre quelques jours de vacances avant une saison qui s’annonçait décisive. Il n’avait pas écouté les appels à la prudence. Il voulait voir sa sœur, ses proches, avant d’entrer dans le long tunnel de la compétition. La guerre, l’encerclement puis le siège de Sarajevo l’avaient retenu et il y avait laissé 60kg. Bloqué.
Je me souviens de cet ami de la famille dans l’appartement dans lequel je vivais, près de l’hôpital central de Sarajevo, longue barre blanche orientée plein sud, plein Serbe, face à l’artillerie et face aux snipers. Un homme grand, barbu, amaigri, originaire comme Davor de la moité sud de la ville, à majorité Serbe. Les nouvelles de cette partie de la ville ne filtraient qu’à peine, par courrier distribué au compte-gouttes. C’est par une de ces lettres rarissimes qu’il apprit que sa mère, vivant là-bas, à moins d’un kilomètre, au-delà de cette rivière qui coupait la ville en deux, au-delà de l’auto-pont parallèle à l’eau si fraîche et claire, dont les vides entre les piliers avaient été comblés de Golfs empilées pour empêcher la visée des tireurs embusqués payés à la tâche, qu’il apprit que sa mère, donc, était décédée... trois semaines plus tôt. Bloqué.
Je me souviens de la seule fois de ma vie où j’ai failli m’évanouir. J’étais en reportage à l’hôpital, en service de pédiatrie. J’accompagnais un médecin ami. Nourrissons ou ados étaient couchés là, dans une chaleur suffocante. Nous évitions de rester près des fenêtres. Certains bébés, de moins de 2 ans, fixaient sur nous de grands yeux avides (ou un seul, désormais) au-dessus de gros pansements disproportionnés qui leur mangeaient le visage. Le médecin tulliste que j’avais retrouvé là-bas devaient orienter les enfants dont le risque vital était tel qu’ils devraient être exfiltrés vers la France. Alors, il fallait qu’il VOIT. Soulevant le drap et les pansements d’un adolescent de 12 ans, est apparue une de ces curiosités dont la guerre a le secret. Là, une balle de sniper étant entrée au niveau de la clavicule, cherchant une issue hors du jeune corps par des rebonds entre les os et à travers les viscères, avait trouvé son « salut », la facétieuse, par la perforation très nette et propre du sacrum. Ce gosse avait comme deux anus. Et moi plus de jambes ; il m’a fallu trouver vite une chaise. Ainsi ajouré, l’enfant devait être évacué, mais voilà. Bloqué.
Le ciel de plomb (entendez-le comme vous voulez) qui couvrait la ville au plus froid de cet hiver 1993 s’entrouvrait parfois, comme par miracle. Il se révélait alors d’un bleu intense et clair, comme le plus vif des espoirs. Pareil en cela à celui qui baigne Marseille ces jours-ci Je m’en repais. Je suis confiné. Pas bloqué.
C’est déjà ça. C’est déjà ça...
Con, finement vôtre.
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