2
min

Le harponneur des rues

Image de XOFF

XOFF

3 lectures

1

Con, finement, c'est un exploit, un désir, une tentative. Un espoir.
Comme de s’émouvoir d’un rien. Encore.
N’étant ni malade, ni en deuil et ne présentant aucun des symptômes qui font flipper – j’ai cru à une alerte la semaine dernière..., je m’efforce – car c’est un effort, bien que par nature j’y incline, de trouver des plaisirs à ce confinement. Il en recèle, généralement minuscules.
L’un d’eux est celui de l’alternance. Ma constitution psychique s’ennuie d’une certaine régularité, lorsqu’elle sort flirter avec la monotonie. Je la guette comme, à l’aube, un parent tend l’oreille aux premiers bruits de son ado qui rentre tard de soirée sans avoir donné de nouvelles de toute la nuit.
Alors, si la monotonie fait mine de glisser un pied dans la porte pour entrer chez moi sans mon consentement, je me gifle et me secoue. Remue-toi, je me dis, regarde un peu mieux autour de toi. Prends du recul. Ça ne peut pas n’être que ÇA ! Même reclus, quelque chose se dégage forcément de tout ce fatras linéaire. Et je trouve.
Un de mes plaisirs, donc, aujourd’hui, a été de mesurer le goût qu’on peut trouver à l’alternance. Car la vie est faite d’allers-retours, de flux et reflux. Un éternel balancier. Dedans-dehors, petit-grand... Bref.
À l’image de la nature même, la littérature regorge de ces contrastes. Je n’évoquerai ce soir que Francis Ponge et Dan O’Brien. L’un, poète, a scruté par exemple le bois jusque dans ces fibres pour en faire la description d’une précision intense, dénuée de la moindre emphase poétique. Le minuscule, dans une langue sèche et belle. Le second est poète, mais d’un autre genre. Naturaliste américain, fils des grands espaces et chantre d’une nature à 360 degrés, il a fait de sa vie une œuvre littéraire, et de son œuvre littéraire, sa vie. Des décennies à reconstituer un biotope originel dans les Grandes Plaines du Sud Dakota, par la réimplantation du bison dans son habitat naturel, autour de son ranch, près de Rapid City, ont accouché d’une œuvre emplie de descriptions tantôt lyriques, tantôt triviales des épreuves affrontées par ce « writer-rancher ». J’ai tellement aimé les livres et l’aventure humaine de Dan O’Brien, que je suis allé jusqu’à commander par l’intermédiaire d’une relation en vacances dans sa propre famille à New-York... deux casquettes au Wild Idea Buffalo (.com). Convoitise enfantine et dérisoire. Importables, je continue pourtant de les porter
Ce grand écart du minuscule au très très grand meuble agréablement mon confinement.
Du fond de mon appartement, crayonner un portrait du chat en patientant au téléphone jusqu’à ce que le 115 ou un hôtel du centre-ville veuille bien accueillir un de ces SDF qui doivent trouver la ville bien trop grande certains soirs, permet de mesurer ce type d’écart. Être attentif au tout petit, tout proche... et concentrer son énergie, vers le trop grand, dehors, qui s’obstine, malgré sa vacuité, à rejeter.
S’amuser de se comparer au harponneur de Moby Dick peut mettre un peu de légèreté dans un quotidien qui en est, en fait, souvent dépourvu : l’« humour [...] politesse du désespoir ». Passer un appel aux instances en charge de mettre à l’abri ceux qui n’en ont pas, quand tant d’hôtels sont vides, ça peut ressembler à viser un cachalot... et le manquer. Mes trop faibles compétences et le format de ma feuille m’interdisent de faire plus long sur l’immense roman d’Herman Melville. Il me suffira de souligner combien notre quête, parfois, à nous, sociaux et soignants en charge de ces « grands fous de la rue », ressemble à celle du Capitaine Achab. En moins allumée. Notre Baleine Blanche s’appelle « Rétablissement », n’enverra pas valser notre baleinière. Et nous ne serons jamais envoyés par le fond.
C’est déjà ça. C’est déjà ça...
Con, finement vôtre.
1

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème