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FINALISTE
Sélection Jury

Deux mètres de hauteur pour cinq de large, la photographie du sous-bois occupe l'entièreté du mur du salon. Suivant la position du soleil couchant, les couleurs semblent animer les feuilles. Quelques ombres dansent, furtives, le temps que la lumière solaire décline, remplacée ensuite par celle de l'halogène, beaucoup plus fade.

La photographie n'a rien d'une tapisserie. Une prise de vue rapportée des Fagnes dans les Ardennes belges. Une fois agrandi, le cliché a pris un malin plaisir à développer des stères de souvenirs, agrippés à même l'écorce des arbres. Ramification indissociable de mon environnement, l'image est devenue un élément à part entière tel un meuble, le seul auquel j'accorde, depuis quarante ans, une attention plus que singulière.

Et toi, ma muse.

Voilà donc quarante ans que l'assise de mon siège me transporte en ce lieu peuplé de légendes. J'imagine les elfes frétiller entre les fougères, sauter à pieds joints dans les traces boueuses laissées par le passage de quelques véhicules forestiers particulièrement lourds.

Et toi, la discrète.

Quarante ans que les animaux bien dissimulés s'amusent à surveiller mes moindres faits et gestes. J'en ai vu, des yeux s'ouvrir puis se fermer devant ma nudité ; des oreilles pointer lorsque je décapsulais une bière ; des langues murmurer des histoires d'amour avortées, de ruptures sanglantes, de réconciliation plus que fougueuses, des histoires à n'en plus finir, des histoires à transmettre aux générations nouvelles non encore initiées aux frasques de mes humeurs.

Et toi, pudibonde

Quarante ans d'ennui profond ponctués de fêtes alcoolisées achevées par une débauche d'êtres libidineux entremêlés à la manière d'un tableau de Hendrick Van Balen dans Le banquet des Dieux, le flasque des corps en moins, les flaques de vomi en prime.

Et toi, terne rayon de soleil.

Quarante années partagées entre insomnie, absence et retour solitaire.

Et toi, en filigrane.

Bien que faux, ce paysage habite ma maison. Illusion d'optique. Sa présence devient obsession. Mon obsession dérive en dépression. Je l'aime autant que je la hais. Je m'y noie un peu plus chaque nuit. Entre la futaie à l'odeur humide, et la rassurante diversité des feuillus centenaires qui diffusent une espèce de vieille mixture de champignons écrasés et de mousse pourrie, j'hume l'ambiance capiteuse, j'ingurgite à pleine bouche la sève à fort goût de belladone.

Tu t'es effacée.

Ce soir, il suffirait de presque rien, d'un peu de poudre de perlimpinpin pour accrocher ma corde à cette branche maîtresse sans doute plus solide que le crochet de mon plafonnier.

PRIX

Image de Été 2018
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ICN · il y a
Très nuancée la progression de détails pour nous mener à une fin à couper le souffle.
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Dona · il y a
Magnifique ! Cette chute est extrêmement puissante et l'émotion tient en si peu de mots que c'est un eau tour de force, bravo ! Je suis en Compét Automne avec Euderbe si le coeur vous en dit.
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Anne Razé · il y a
Zut je l'ai raté celui-là :(
Toujours aussi poétique et singulier Monsieur Mô

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Dranem · il y a
Je découvre avec cet univers singulier le désespoir lumineux d'une vie antérieure... Toutes mes voix, enfin !
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Noël Sem · il y a
Une construction originale pour ce poème désespéré. Mes voix.
Je profite de mon passage pour vous inviter à soutenir mon "Papy Rolling Stones" dans la dernière ligne droite du Prix d'été : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/papy-rolling-stones

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Epineuse · il y a
J'ai adoré la construction du texte et les ambiances qu'il évoque ^-^
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Laetitia19 · il y a
Très beau texte imagé qui m'a transporté dans ce salon si triste
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Slavia · il y a
Plein de poésie désespérée.
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Bertrand Môgendre · il y a
Oui, Slavia, il y a un peu de désespoir, effectivement, un peu beaucoup, cela n'empêche pas la poésie de vivre également. Merci de ton passage.
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Chantal Grailet · il y a
Waouw! que dire? comme un coup dans la poitrine, très fort, merci. toutes mes voix
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Bertrand Môgendre · il y a
Quand le Waouw est lancé, il faut rester humble. Merci Chantal Grailet pour ce cri porte-bonheur !
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Chantal Grailet · il y a
modestement, il y a "Lise "en court et noir, pas finaliste mais pourquoi pas une petite lecture? bonne chance pour la suite
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Isabelle Lambin · il y a
Beau, désabusé et poétique
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Bertrand Môgendre · il y a
Merci Isabelle Lambin d'avoir résumé en trois mots percutants le texte présenté ici.
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