Face-de-Rat

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Maintenant étudiante en Lettres Modernes, je continue à écrire pour mon plaisir, mais études et passion se mêlent désormais pour ne former plus qu'un  [+]

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« Ce matin, Camille a téléchargé l’appli... ». Face de Rat n’a pas le temps de compléter sa phrase. Sans domicile fixe, il lui arrive de noircir des feuillets pour satisfaire son goût prononcé pour l’écriture, et ainsi attiser la conversation avec ses compères de la rue. Le numérique, il s’en fout. Cela ne changera rien à son existence. Il s’est éveillé ce matin pressentant une journée si ordinaire que ses neurones quémandèrent secrètement un zeste d’inattendu. Mais, sur le coup, Face de Rat n’en croit ni ses yeux ni ses oreilles quand il entend au dessus de lui Edith Piaf soudainement chanter « Non, rien de rien... » avant de voir un corps tomber dans la Loire en faisant des ronds dans l’air. Le pont n’est pas très haut ; Face de Rat a néanmoins le temps de distinguer la silhouette rondouillarde d’une femme blonde. Une gerbe d’eau généreuse accueille la dame qui disparaît rapidement dans les courants tumultueux du fleuve. Face de Rat se lève d’un coup et se précipite vers la rive empierrée à cet endroit, tout en ajustant son peignoir défraîchi cachant maladroitement une peau flétrie par des années passées sous les ponts. Là haut, la chanteuse continue de ne rien regretter, ni le bien qu’on lui a fait, ni le mal dont elle se fout. Face de Rat scrute maintenant la surface de l’eau qui file à vive allure emmenant avec elle et en musique le paquet de misère tombée du pont. Spectateur impuissant, il scrute alors le fil de sa propre vie. Cette femme lui renvoie l’image de sa propre mère. On dit que l’amnésie infantile se matérialise par l’absence de souvenir avant ses six ans. Et bien lui se souvient très bien qu’à cinq ans sa mère le déposa chez une vieille et vilaine tante avant de disparaître à jamais. Il cria pendant des jours à s’en faire péter les veines et en versant toutes les larmes de son corps. Ce fut si violent que la vieille tante l’abandonna à son tour au bon soin de l’assistance publique. Il prit la précaution de s’instruire sur tout pour ne pas vivre idiot et lorsque le moment fut venu, il décida de plonger pour toujours dans l’univers de la rue, là où les gens n’intéressent personne. Il se fabriqua une petite vie simple et assumée sous les ponts de Nantes où on le surnomma vite Face de Rat. Cela fait quarante ans. Là-haut, Edith Piaf s’est tue. Sur l’eau, quelques bateaux font des recherches. Face de Rat reste planté sous son pont, droit et nu dans son peignoir. La dame est partie au son numérique. Face de Rat reste avec ses manuscrits.

Pascal Breheret, 62 ans







“Ce matin, Camille a téléchargé l'appli... Tu sais, celle qui te conseille sur ton maquillage en fonction du temps et qui peut même t'aider pour ta coiffure... Et bien figure-toi que... Hiiii!!” En passant à côté de Face-de Rat endormi, la jeune bimbo laissa échapper un cri de stupeur et fit tomber à terre son smartphone. Ce cri perçant réveilla Face-de-Rat, allongé sous le pont. “Une mauvaise journée qui s'annonce, pensa-t-il déjà bougon.” Mais, en regardant plus attentivement cette jeune femme qui essayait vainement de réparer son téléphone, il remarqua qu'elle ferait un excellent sujet de photographie. Ongles manucurés, air supérieur, mascara et rouge à lèvre bien posés, elle incarnait le stéréotype parfait de la jeune bourgeoise Parisienne. Il sortit alors l`appareil photo compact qu'il avait acheté le jour où il avait tout plaqué pour se consacrer à la photographie. Il prit un rapide cliché, furtif mais parfait, sans que la jeune fille ne s'en aperçoive. Juste à côté, posé à même le sol, un ordinateur ultra portable et quelques accessoires: batterie portative, une dizaine de disques durs et un tas de clés USB en vrac. Ces outils avaient beau être utilisés dans des conditions déplorables, ils étaient tous impeccables. Pas un grain de poussière, pas une petite rayure. Puis, au moment où il allait brancher son appareil sur son ordinateur, son sixième sens de photographe le fit se retourner et prendre une rafale de clichés. Une femme venait de tomber du pont. Déjà, une dizaine de passants se penchaient par-dessus la rambarde. Pétrifié, Face-de-Rat réalisa ce qu`il venait de capturer. Cette femme suicidaire le projeta sur sa propre chute, celle qu'il avait inconsciemment commencée quand il avait tout plaqué. Machinalement, il baissa les yeux sur son appareil photo. Sur l'écran tactile, une touche qu'il n'avait jamais vu attira son regard : RWD. Il appuya dessus et instantanément, les sept photos de la femme tombant du pont disparurent, les cris des passants s`estompèrent et les bruits des sirènes qui se rapprochaient du lieu du drame s'évanouirent. Interloqué, il leva les yeux, et, n'en croyant pas ses yeux, il vit la femme suicidaire qui marchait tranquillement sur le pont, comme si de rien n'était. Ce choc fut plus violent encore qu'au moment de la chute. C'était fou mais bien réel. Cette touche lui avait permis de récrire le cours de l'histoire. Il pensa alors aux milliers de photos de sa propre vie... “Il est temps de récrire la mienne!” se dit-il.

Cléo Breheret, 13 ans





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Arlo G · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Oriel · il y a
Ravie de vous découvrir même si vous n'avez pas besoin de mon vote. J'ai beaucoup aimé .
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Lielie Sellier · il y a
bonjour un vote de plus j'ai bcp aimé votre univers. Vous pouvez aller découvrir ma page et vous y abonner pour découvrir mon univers. Merci de vos commentaires belle journée
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rose aden · il y a
Merci pour ce texte original . Le jeu sur les chutes est drôlement bien vu, le sdf photographe, une bonne idée. Pour le premier texte, l'emploi du présent me semblerait préférable pendant tout le récit, cela pointillerait moins la narration. Bravo à tous les deux. Je vous invite sous mon arbre si vous le désirez pour une petite pause d'une minute http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/je-suis-un-arbre
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Cléo Breheret · il y a
Merci beaucoup pour vos conseils dont je tiendrai compte pour la suite. Je vais, bien entendu, lire de ce pas votre nouvelle.
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NAD · il y a
"Aux âmes bien nées, la valeur n'attend pas le nombre des années" Pierre CORNEILLE. Bravo Cléo que je ne connais pas mais dont j'apprécie particulièrement l'écriture. Félicitations à papy Pascal.....pour ce beau tandem familial. Nadine VIGUIER
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Cléo Breheret · il y a
Merci beaucoup NAD :-) Je suis très contente que ma nouvelle, ainsi que celle de mon papy vous ait plu
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Madeleine Duval · il y a
je n'avais pas lu celui la bravo à vous deux en particulier à l'auteur de 13 ans
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Cléo Breheret · il y a
Je vous remercie beaucoup
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Arielle Maidon · il y a
Félicitations au tandem Papy-Cléo: je ne vous avais pas lus, c'est maintenant chose faite! Continuez à écrire, sur le site ou ailleurs, il y a du talent dans l'air!
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Cléo Breheret · il y a
Merci :-)
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Sophie Dolleans · il y a
Un grand bravo à ce tandem familial !
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M. Iraje · il y a
Et ben voilà une histoire qu'elle finit bien, dans la joie, la bonne humeur, et la sérénité retrouvées ☺☺☺ BRAVO !
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Joëlle Brethes · il y a
Félicitations !
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Cléo Breheret · il y a
Merci!

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