Exister, enfin !

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Je crois aux associations. Sans elles, on ne s’en sort pas. On n’existe pas. On survit, ou on vit sans trop bouger pour ne pas sentir ses chaînes, comme dit Rosa. J’existe, un tout petit peu, par mes petits poèmes pour vieux amis. A quatre, on a fondé Archaos pour acheter une parcelle de terre. Clôturée de ginkos, c’est notre jardin merveilleux. En automne, nous récoltons et préparons l’hiver dans un cadre en or. Nous avons assez pour nous et la banque alimentaire. A mon âge, c’est souvent dur, mais j’aime travailler la terre, et je ne supporte pas que d’autres crèvent de faim. Le soir, j’ai mes habitudes, ma routine, au bar des Amis, toujours les mêmes. J’ai remarqué que je n’y avais pas vu Francine depuis des lustres.
- Henri, tu ne l’as pas vue ?
- Elle n’a plus le temps de passer. Elle fait de l’alphabétisation avec les migrants.
- Ah ouais ? Eh bê, j’en suis bien incapable, de faire de l’alphabétisation.
- Mais tu peux toujours donner un coup de main. Hier, on leur a trouvé un autre squat. On l’emménage.
- Je ne sais pas... Je vais voir.
Un squat... Est-ce bien autorisé ? Je vais mourir de peur. Pourtant je voudrais bien faire autre chose que pleurer sur tous ces morts en Méditerranée, ou dans les Alpes. Juste un premier pas peut-être. Je ruminais comme ça, de bon matin, en buvant mon premier thé sur le balcon, face au mur d’en face, habité par la fresque d’Irkos. Il existe bel et bien, lui : Il a peint un humain vert haut de quatre étages, aux yeux couleur planète et à la bouche rose grand ouverte, composé d’une multitude d’êtres entrelacés ; il déverse peut-être un flot de paroles en 500 idiomes différents. Je me suis penchée. La femme aux quatre chiens balais-à-poussière les promenait comme d’habitude, dans le square, en bas. Des mamies papotaient sur un banc, et ma jeune voisine installée sur un autre, avec une copine, la petite devant, dans sa poussette, regardait son téléphone. Montrait-elle des photos, des nouvelles postées sur Facebook, ou des vidéos de chats ?
Mon cerveau moulinait sur les migrants... Appeler Francine.
Elle était pressée, elle m’a juste appris que le local de l’association le plus proche de chez moi se trouve vers les Restos. Je n’allais pas au jardin aujourd’hui, je pouvais toujours prendre le bus puis marcher jusque là-bas. Tiens, s’ils emménagent, il faut penser à l’hiver. Le mois prochain, il va commencer à faire froid, des plaids pourraient être utiles. J’en ai rempli mon sac à dos. En route.
Dans un coin, deux femmes allaitent. Des enfants, assis à leurs pieds sur un tapis, sont occupés par quelques jouets, filles d’un côté, garçons de l’autre. Deux, plus grands se lèvent puis s’asseyent, l’air triste ; ils ne tiennent pas en place. Ils devraient être à l’école. Je ne vais pas me mettre à pleurer, ça n’aiderait personne. Par moments, les petits se chamaillent pour les jouets sans doute, dans une langue que je ne connais pas, mais disent « Méci ! » à Annie, une ancienne copine de marche, qui leur distribue des biscuits. Avec un grand sourire, je lance un « Bonjour ! » bien sonore à la cantonade.
- Tiens donc ! Bonjour, Michèle ! s’exclame Annie.
- Non. Mélodie.
- Ah, bon Va pour Mélodie.
J’ai osé changer, en gardant juste mes initiales, MM. Comme dit Marc, « aime, aime, il en restera toujours quelque chose. » Mon existence, peut-être.
- Viens que je te présente.
Elle me pose le doigt sur la poitrine et dit mon prénom, une femme allaitante : « Ola. B’jour !», l’autre « Areez, B’jour ! » une troisième, plus âgée, que je n’avais pas remarquée, parmi les enfants, « Layal, B’jour ! »
- Et, là, c’est Tarek et Fath, ajoute Annie, désignant les deux grands
D’une même voix blanche, ils marmonnent un « ‘jour ».
Ils ne vont pas à l’alphabétisation, ni elles, ni eux. C’est ailleurs. Annie me demande si je peux apporter des jouets.
En Angleterre, pendant la seconde guerre mondiale, une réfugiée avait donné de simples boites à de petits déplacés.
- Je te porterai des trucs... Henri m’a parlé d’un nouveau squat...
- C’est rue Montesquieu.
- J’y vais. Au revoir !
Je quitte les lieux en quatrième vitesse, dans un écho d’au’voirs.

Retour en centre-ville. Dans l’escalier en colimaçon d’un vieil immeuble, je suis dépassée par des jeunes armés de sceaux et de balais. Je tremble - pas qu’un peu - de la peur qui tue la liberté. Porte ouverte sur un appartement haut de plafond, visiblement laissé à l’abandon depuis longtemps. Juché sur une échelle, Henri élimine des toiles d’araignées et il a de quoi faire. Je me sens ridicule avec mes plaids, c’est trop tôt.
- Salut, Henri !
- Ah ! Super. Tu as trouvé. Tu vois, j’occupe bien ma retraite.
- Je repasserai...
- Non, non. Qu’est-ce que tu amènes ?
- Des plaids. Ils sont propres.
- -Y’a des grands sacs poubelles là-bas.
- D’accord. Salut, Henri.
J’en ouvris un, à côté d’un thermos qui sentait le café, et y fourrai ma contribution. Dans la rue, les enfants me revinrent à l’esprit. Là, j’ai laissé couler quelques larmes, puis me suis reprise. Leur lire des histoires, à ces pauvres gosses.
Désormais, je me partage entre Archaos et les migrants. J’ai apporté pommes et poires... Et des boites pour les petits - J’en ai trouvé pas mal chez moi et j’ai même osé en demander aux voisins. Maintenant, leurs jouets - petits personnages, camions et autres ont une maison. Donc, eux aussi.
A la médiathèque du quartier, j’ai emprunté comptines et chansons en livres audio, et des contes qu’Annie pourrait leur lire, des doux, des beaux. Ils ont vu assez d’horreurs comme ça.
Mais elle n’est pas d’accord :
- Je n’ai pas le temps. Je note tout ce dont on a besoin et ce qui arrive. Et puis j’apporte du café et distribue ce que je réchauffe au micro-onde, même à ceux qui s’occupent des demandes d’asile, dans la petite pièce. Ils en ont bien besoin. Ils ne chôment pas avec toute cette paperasse.
Alors, il va falloir que je m’y mette. Vertiges et nausées. Le passé, tous mes échecs d’éducatrice, tous ces groupes face auxquels il fallait prendre la parole défilent dans ma tête. Eh bien, les chiens aboient, la caravane passe. Je vais y arriver, je le fais.
C’est simple. Il suffit de s’asseoir parmi les enfants... Voilà, j’y suis.
Vive les livres audio ! Je commence par des contes d’Orient, accompagnée en musique. Le lendemain, c’est une ballade à la campagne. Je dis le nom des couleurs... Ces histoires me bercent, moi aussi. Les enfants répètent souvent, quand je m’arrête, même sans comprendre tout ce que j’ai lu. Ça marche ! Ils connaissent vite le « chat » qu’ils aiment, comme tout le monde, et le « lapin ». Ils savent qu’ils sont en France, disent « Bonjour », en prononçant bien nos fichues voyelles nasales. On termine toujours en musique. Je laisse les comptines aux petits et vais avec les deux grands suivre du rap français sur texte, en écoutant au casque.
La famille d’Areez et Rayan a fini par obtenir le droit d’asile, et les 300 Euro qui vont avec. Ils sont partis avec grand-mère Layal et les enfants, dans un village qui a déjà accueilli d’autres familles de réfugiés. Il était temps : la petite Sandra marche à quatre pattes, et Fath se débrouille assez bien en français pour être scolarisé.
Peu de temps après, ça a été le tour de la famille de Tarik. Super ! « Mes » deux garçons vont être dans la même école.
Chaque fois, on a fait une petite fête de départ, qui a aussi ravivé l’espoir de ceux qui attendent encore. Je suis passée de l’un à l’autre avec des verres du cocktail dont je suis reine – sirop de grenadine, citron vert et eau gazeuse. Même les enfants ont adoré. Embrassades générales. J’ai pris les grands par les mains :
- Tu vas à l’école ?
Ils se sont jetés dans mes bras. Larmes.
Je continue la lecture-apprentissage du français avec les petits qui restent.
Bientôt Noël. On va à la banque alimentaire, au Secours Popu, aux Restos, à l’épicerie solidaire, pour marquer le coup par un vrai bon repas.
La fin de l’année approche. Peu de temps a passé, en fait, depuis que j’ai apporté mes plaids dans ce squat d’Henri
Pourtant, ça y est. J’existe, enfin.
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Michèle Mancheron · il y a
Ou un simple exemple d'humanité... Y'en a encore aujourd'hui
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Les Histoires de RAC · il y a
Une belle leçon de partage ! Et d'Amour !
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Michèle Mancheron · il y a
Merci Vinvin ! Juste une illustration de ce qu'on peut faire avec un petit peu de courage.
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Vinvin Vinvin · il y a
Un très beau plaidoyer pour la solidarité vraiment indispensable par les temps qui courent.
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melodie · il y a
belle leçon du vivre ensemble
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Michèle Mancheron · il y a
Merci ! J'ai la même certitude que l'enfant de votre île : nous construisons notre propre bonheur, au fond de nous.
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Chorouk Naim · il y a
Super
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Ousmane Waraba Sanoh · il y a
Toutes mes voix !
Prière de lire et soutenir mon texte
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-quete-du-depassement-de-soi

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Michèle Mancheron · il y a
Merci Anvy ! Oui je trouve que les enfants attirent notre affection et ont droit à l'éducation.
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ANVY · il y a
La cause des enfants ne laisse personne insensible...Vous avez mes voix