Evasion nocturne

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« Bonjour, vous êtes bien sur la messagerie de zéro-six-sept-huit-cinq-deux-quatre-sept-un-zéro-un »

Je fourre mon téléphone dans mon sac. A travers le tissu rouge, j’entends la voix électronique terminer sa mélodie avec un bip harmonique.

Non, je n’ai pas de message vocal à laisser, seulement un appel au secours.

Surtout, ne paniquons pas. Je ferme les yeux et inspire trois fois.

Bon, résumons la situation calmement.
Il est actuellement minuit vingt-huit, je suis dans une rue légèrement inquiétante, celle-ci se situant dans un quartier méconnu de la ville. Jusque-là, tout va bien. Je me trouve en dessous d’un lampadaire, le dernier de la rue. Aucun de mes amis ne répond. C’est excusable, on est vendredi. Rien d’anormal.

La méditation positive atteint ses limites sur ce dernier point : Je n’ose pas sortir du cercle lumineux créé par le lampadaire. Au milieu de l’obscurité de la nuit, une force inconnue est en train de me tirer, comme si elle souhaitait m’emmener au fond de la rue.

Soyons structuré et rationnel. Je suis sorti du boulot à 19h15. Il faisait encore jour, j’en ai profité pour aller boire un verre avec des collègues dans le bar du coin, L’Eveillé. L’air est doux. Il nous apporte quelques effluves floraux, les promesses d’un été qu’on croyait disparu. Me laissant enlacer par cette douce nuit, je rentre à pied, faussant compagnie à mes amis. J’emprunte des rues vides, loin des grandes avenues lumineuses remplies d’une foule insouciante. Tout le monde aime la première soirée de printemps, les gens flânent pour la déguster.
Subtilement quelque chose vient me chatouiller les orteils. Des petits fourmillements d'impatience. Ils sont semblables à l'excitation que j'avais, quand étant enfant, je me risquais à explorer le terrain vague. Amusé, je les laisse me guider dans la ville

Plusieurs heures que je marche, et je commence à être fatigué. La perspective de retrouver mon lit douillet m’enchante désormais plus que cette nuit printanière. Je remarque m’être totalement égaré. Je dégaine mon téléphone, arme fatale contre l’imprévu, pour retrouver mon chemin, mais celui-ci ne capte aucun réseau. Plus étrange encore : indépendamment de ma fatigue, ces petits fourmillements sont toujours présent. Quoiqu’il en soit, je continue à marcher espérant me trouver rapidement en terrain connu. J’aperçois au loin un boulevard aux grandes illuminations rouges. J’accélère le pas, sachant que depuis ce point, je me repérerai plus facilement. Les choses se gâtent lorsqu' arrivant vers celui-ci, mes jambes font soudainement demi-tour et s’aventurent dans une petite rue située sur la gauche.

Je m’arrête stupéfait. Pourquoi ne m’obéissent-elles pas ? Prudemment, j’effectue une rotation vers le boulevard. Dès le premier pas esquissé vers les lumières, mes jambes se retournent à nouveau. Il semblerait qu’une force zélée les tire vers la gauche, s’octroyant le contrôle de mon corps. J’ai beau lutter de toutes mes forces, je n’arrive pas à faire un misérable pas vers le boulevard. Là, je commence à flipper.

N’ayant pas d’autre choix que de la suivre, je laisse la force m’entrainer dans un sombre labyrinthe. Les rues qu’elle emprunte ont pour point commun l’obscurité. Plus nous avançons, plus elle prend de l’assurance et me tracte avec véhémence. Je suis devenu son automate.
Je dois m’arrêter maintenant avant qu’elle ne prenne tout le contrôle.

Me voilà donc ici, réfugié sous ce lampadaire. Chaque seconde supplémentaire sous le halo d’éclairage est un supplice. Sa hantise de la lumière ne l’empêche pas de me tirer. J’ai l’impression qu’elle va m’arracher les membres, m’exhortant à rejoindre le noir. Je m’accroche au pied du lampadaire, mais ma lutte est vaine. Il me reste tout au plus une minute avant de lâcher.
Réfléchis putain, réfléchis.

J’ai peur merde. J’aimerais crier, appeler au secours, me rouler en boule et me retrouver dans mon lit. Je ferme les yeux avec ferveur. J’appelle des dieux ingrats, pour qu’ils me ramènent chez moi, pour que tout ceci ne soit qu’un rêve. Je suis incapable d’analyser, de penser, je ne peux que prier.

Quand je les réouvre, je suis toujours dans cette sombre ruelle. Il n’y a pas d’autre lumière. Les maisons semblent éteintes. La vie aussi en fait. Je n’entends aucun bruit.
Ma résistance faiblit, je lâche peu à peu. Est-ce que je vais mourir ? Une dernière fois, je scrute le sol, à la recherche d’une aide providentielle.

Puis d’un coup, je la vois.
Là, étalée, sur le sol, rendue minuscule par l’éclairage du lampadaire : mon ombre. Plus noire et menaçante que jamais. Elle tremble furieusement, agacée par mon attente. Je suis un poids ralentissant ses projets, elle veut rejoindre la nuit.

Mon ombre, je n’en reviens pas. Mon ombre !
Si elle n’existe que par moi, où trouve-t-elle la force de me diriger ?
Ombre si docile, pourquoi te soustrais-tu à ma domination ?
Veux-tu ce soir te débarrasser de moi, tel un esclave insurgé devant un maître indifférent ? Ce maître, sûrement l’étais-je, alors que depuis ma naissance sans faillir tu me suis. Oserai-je plaider ma naïveté, pour adoucir ta colère ?
Mon ombre, qu’attends-tu de moi ?

Alors le corps inondé de tant de larmes, que je ne sais même plus si elles appartiennent à ma honte de maître tyrannique ou à ma peur de mourir, je lâche lentement ma bouée qu’était ce lampadaire, me jetant dans les flots noirs de la nuit, tombant dans un abîme où le matin n’existe plus.

Nous nous engageons dans une ruelle étroite. Mon ombre semble avoir fondue, nous faisons partie de cette immense masse de nuit. Force et résistance ont disparues, nous flottons, dans une autre dimension. Je suis à présent le captif de mon ombre. Je ne la vois plus mais je la suis, je la sens.
Des ombres du monde entier sont au rendez-vous. Chacune a un bruit et une forme caractéristique. Certaines sont là depuis la Nuit des Temps, d’autres ne viennent que pour ce soir. Toutes dansent et s’engluent pour ne former qu’une seule et même pâte de nuit. Nous les regardons un petit temps, et elles nous invitent sur la piste pour les rejoindre
Mon corps se fait encombrant. Je le laisse sur le sol et me glisse dans leur farandole diabolique. Notre danse est si rapide et intense qu’on n’en distingue aucun mouvement. Je ris. Un flot de sons inintelligibles jaillit hors de moi. Je suis ivre de bonheur et de vie.
Danse et ivresse sont d’assez piètres mots pour décrire cet instant, mais je ne comprends pas le langage des ombres, alors je me contente de celui des hommes, aussi fade soit-il. J’ai l’impression d’exploser et d’imploser au même moment.

Je jouis de cette absence de carcan qu’est mon corps. Une minute de cette danse fait plus de sens que cent années de ma vie. Et au milieu de ce carnaval, la lumière apparaît. A ce moment précis, Je veux me dissoudre dedans. N’être que lumière et néant. J’aimerais étirer le temps pour que ce moment soit éternel. Pour que l’aube où je devrai reprendre mon corps ne se lève jamais.
Mais les jours se lèvent tous. Il est temps de retourner à ma vie, à mon corps.

***

Cela fait des mois, des années peut être, que je cherche un corps. J’ai perdu le mien une nuit d’avril, où j’ai voulu aller danser. Juste une fois avais-je alors pensé. Rejoindre mes sœurs et me mêler à la Nuit, goûter au bonheur éphémère de l’éternité. Au petit matin, il avait disparu.

Les premières nuits, j’ai arpenté le pays pour le retrouver. « Impossible », me disaient les vieilles ombres. Je ne connaissais pas ce mot et je l’ai trouvé. J’étais si heureuse, il m’avait manqué. Que ne fût pas ma surprise quand je vis qu’une autre ombre m’avait délogée, profitant de mon absence pour usurper ma place.

Cela fait des mois, des années peut être, que je cherche un corps. J’ai perdu le mien une nuit d’avril, où j’ai voulu aller danser. Juste une fois avais-je alors pensé. Rejoindre mes sœurs et me mêler à la Nuit, goûter au bonheur éphémère de l’éternité. Au petit matin, il avait disparu.

Au petit matin, j’étais prisonnière de la Nuit.
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Ozias Eleke · il y a
Merveilleux. J'ai adoré vous lire Laetitia.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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DEBA WANDJI · il y a
Très époustouflant, Laetitia!

J'adhère par ma voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Laetitia, ma voix pour ce beau texte :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo, j'adore votre style! Très beau texte, très poétique, n'arrêtez jamais d'écrire! Courage!!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Yveson Pascal · il y a
Intéressant Je t’invite a voter pour l’œuvre Mille nuits dans les égouts par l'auteur Yveson Pascal catégorie 18-29 https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mille-nuits-dans-les-egouts
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Plume Enherbe · il y a
Super texte ! N'hésite pas à voter pour meurtre à la trappe dans les 11-14 ans!
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Utilisateur désactivé · il y a
je suis en finale, si vous aimez mon histoire votez pour moi 😉
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Oka N'guessan · il y a
Très beau récit , 3 voix , merci d'aller le voter aussi https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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Lucia Cappello · il y a
Bravo pour ton texte +1 Je t'invite à lire extra escape game dans la catégorie 11-14 ans
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Fun en bulle · il y a
-Un texte magnifique, du suspense et de la poésie, tout y est ! Dommage qu'il n'ai pas attiré plus de monde.
Je vous invite à lire ma participation au concours 19-26 ans https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-baiser-mortel

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Laetitia Délétroz · il y a
Merci ! Je vais aller voir ton texte ;)