Évasion

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Auteur pour Nectar d'Acide (compagnie de théâtre toulousaine). Théâtre à disposition sur http://theatreajouer.f  [+]

Elle laissait une drôle d'impression aux automobilistes qui passaient près d'elle. Ils voyaient une sorte de sculpture étrange, une installation contemporaine, mi femme, mi vélo rempli de fruits immuables. Pourtant, de son point de vue, le temps s'écoulait et les plateaux de fruits désemplissaient lentement mais sûrement. Bientôt ils seraient vides et elle n'aurait plus qu'à retourner au village pour rendre le vélo à son père et profiter de ce qu'il resterait de la soirée. Aujourd'hui pourtant, quelque chose lui déplaisait dans ce programme routinier. Le parfum de l'éternel recommencement, qui jusqu'ici l'avait rassurée, l’écœurait soudainement.

Elle enfourcha tout de même son vélo et prit la direction qu'elle connaissait, le chemin du retour. Mais elle n'allait pas quelque part, au contraire, elle fuyait la ville et cette route était la plus rapide pour le faire. Il y avait bien des croisements avant le village qu'elle pourrait emprunter pour s'évader définitivement. Pour mettre un terme au labeur et à l'asservissement progressif. Jusqu'ici elle n'en profitait pas. Elle ne bifurquait pas. Elle roulait simplement suivant la trajectoire connue, bienheureuse peut-être d'être libre bientôt, ne voulant pas brusquer son bonheur par la confrontation trop vive à un danger évitable. Nul besoin de prendre de risque pour l'heure pourvu qu'à un moment elle bifurque. Elle savait déjà quand elle le ferait d'ailleurs et savourait par avance la réalisation prochaine de sa résolution. Alors elle aurait le monde entier à découvrir. Alors personne ne lui dirait ce qu'elle avait à faire et ce qui lui était interdit. Alors elle pourrait comprendre qui elle était vraiment. Enfin. Seulement, quand il fut temps de bifurquer, elle n'en fit rien. Elle prit, comme chaque autre jour, le chemin du retour avec un sourire. Le goût de l'évasion lui était passé, comme chaque autre jour, et elle rentrait sereinement à la maison. Arrivée, elle rendit le vélo à son père et donna à sa mère l'argent qu'elle avait gagné, puis elle alla s'asseoir dehors pour flâner paisiblement. Son frère vint à elle :

« Tu as encore pensé à partir, je le vois.
C'est vrai, répondit-elle paisiblement.
J'ai une question, puisque chaque jour tu rêves de t'en aller, pourquoi reviens-tu ?
Tu rêves chaque nuit, n'es-tu pas heureux pourtant de te lever chaque jour ? »

Il ne répondit pas, réfléchit quelques instants, haussa les épaules et s'en alla.
Elle souriait, bienheureuse.
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