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Etoile filante

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Alex Trepov

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« Quand c’est tout noir dans la tête, il reste le cœur. Quand c’est tout noir dans le cœur, alors il est temps de partir.
Regarder l’avenue dans un entrebâillement de paupières pour ne plus distinguer la foule, faire disparaître le bruit avec les yeux.
Se laisser porter par la mécanique osseuse.
Arrêter de respirer et se lancer. »

Elle s’est jetée sous les roues sans crier. Sans précipitation non plus. Si naturellement que la camionnette n’a pu l’éviter.
Son corps n’a pas résisté, plié en deux par le choc.
Un pantin désarticulé, sauvagement balancé. Son châle dans l’air prétendit mollement suspendre le temps, laissant croire à un possible retour en arrière. Mais personne n’était dupe.

« Je n’ai pas peur.
Je le sais car je me sens soulagée. Tout est aligné.
Je n’ai jamais compris ce qui me manquait, ce qui ne tournait pas rond chez moi. Maintenant je le sais, je ne suis simplement pas faite pour vivre.
On a tenté de me faire croire le contraire, de m’expliquer que j’étais programmée pour cela, que j’avais la chance d’être née sous une bonne étoile, avec les joues poudrées et la voix lactée.
On m’a aussi dit qu’on ne peut pas forcer à boire un âne qui n’a pas soif.
J’ai lu beaucoup sur la révérence. Sur les raisons qui poussent à abandonner. Sur les méthodes pour y arriver.
Les raisons m’ont laissé vide. Les méthodes m’ont redonné espoir.
J’ai longtemps cru que je me jetterais du haut d’une tour ou d’un monument, pour revivre trente-huit ans en quelques secondes, pour évacuer le passé avant de rater le futur, mais je n’ai plus la patience d’attendre.
Aujourd’hui mes tempes crépitent comme des épines de pins jetées au feu. »

C’est une mère de famille qui hurla la première, cachant le visage de son petit garçon contre son ventre arrondi. Puis les pneus des automobilistes crissèrent à l’unisson.
Alors seulement, les chiens s’affolèrent pour habiller l’horreur de plus de bestialité encore.
Le bruit du crâne heurtant le trottoir de plein fouet tétanisa ces gens d’habitude si pressés. Les regards accrochés à la vitre du bus d’en face se figèrent. Chaque son s’émancipa.
Le dégoût surgissait à contretemps. Le traumatisme collectif est généreux, il partage l’atrocité : un petit bout pour chacun. On ne veut pas tout garder pour soi, pour une fois...

« A quel âge ai-je ressenti cet appel de la mort ? Je ne sais plus...
Seize ans, ou dix-sept peut-être.
Le psychiatre avait conclu que cela passerait avec les années, que je traversais une période difficile à cause du divorce de mes parents. Il était salement à côté de la plaque celui-là.
Qui pense à se suicider uniquement parce que deux personnes se séparent car elles ne s’aiment plus ? Se sont-ils un jour vraiment aimés ? Voilà la seule question qui eut mérité une séance de thérapie approfondie.
Tout le monde voulait soi-disant m’aider, chacun savait mieux que moi ce qui était bon, juste ou utile.
J’ai combattu cette saloperie d’inclinaison naturelle à coup de médicaments et de psychologie positive. Pour faire plaisir aux autres. Par espoir aussi, parfois. Mais franchement, à quoi bon ?
Ce n’est pas moi qui me résigne, ce sont les autres qui acceptent l’inacceptable. La vie n’est pas un cadeau. C’est un fardeau dont je rêve simplement de me délester.
S'il vous plaît. »

Sortant de l’utilitaire, le conducteur ne tenait pas sur ses jambes. Il s’écroula sur le bitume tombal les yeux exorbités, puis vomi le petit déjeuner qu’il n’avait pas pris le temps d’avaler afin de déposer sa fille à l’heure au lycée. Aujourd’hui était un grand jour, elle passait son bac.

Il était innocent. Pourtant, même si le juge se rendait compte qu’il était une victime collatérale de cette tragédie, cela n’effacerait jamais les images de cette jeune femme gisant dans un bain de sang.

S’approchant enfin d’elle, il put lire un message brodé d’or sur son pull-over maculé : « Comme une étoile filante ».

Son menton angélique épargné par le choc laissait entrevoir un sourire. Un large sourire...

Il s’évanouit un instant.

Elle s’évanouit pour toujours.

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178 VOIX

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ZOE · il y a
Bien écrit à mon avis mais j'aimerais bien qu'avant de vous suicider vous preniez le temps de lire mes écrits et de dire ce que vous en pensez .Votre avis a de l'importance et m'interresse .
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Ataraxie31 · il y a
Il y a beaucoup de beauté dans votre noirceur. J'apprécie la poésie de certaines images, notamment le châle, qui flotte. Je soutiens aussi ce texte car votre écriture incisive véhicule beaucoup de sentiments contraires. Merci.
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Prudon Sil-Ingo · il y a
Vous prenez un fait divers comme il y en a des dizaines tous les jours, dans la rubrique des chiens écrasés et vous en faites une tragédie grecque où l'on trouve la confession de la protagoniste morte, entre les lignes de laquelle s'intercalent les commentaires du coryphée décrivant le contexte du drame. Et le style, le rythme, le contenu de l'histoire, banale par ailleurs, soulèvent l'émotion du lecteur.
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Manita · il y a
Bilan: J'aime votre écriture et continuerai à vous lire avec plaisir.
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Elena Hristova · il y a
une étoile filante mais si chauffante que cela embrase les doigts. Vos mots sont lancinants et forts comme des météores. je vous laisse 5 étoiles supplémentaires et je vais prendre de l'air.
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Eddy Riffard · il y a
Décidément, vous êtes un adepte du pessimisme heureux. Deux textes de vous lus jusqu’ici, deux réussites.
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Françoise Grandhomme · il y a
J'aime beaucoup l'écriture. Entendre la voix de cette étoile filante apporte un plus à l'histoire.
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Maud LC · il y a
Fort, impactant, et tout à la fois poétique et léger. Merci pour votre partage, courageux et doux.
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Gabriel · il y a
Beau texte sur l'envie d'en finir. Qui n'en a jamais rêvé, ne serait-ce qu'une fois?? Une belle plume, de la poésie, et tout et tout. Mes 4 votes. Ma RUPTURE est à votre disposition, si ça vous tente... Merci d'avance ;)
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Nadine Gazonneau · il y a
TTC extrêmement bien construit et abouti. J'aime beaucoup.. Mes 5 points avec plaisir.
Aujourd'hui mon haïku "le grand noir du Berry" est en finale du prix haïkus. Je vous invite à le découvrir. En vous souhaitant une bonne soirée. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry

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