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« Et le monde qu’on laisse derrière »

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Terry Omø

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« Put your lips on me... »

Elles m’avaient légué (à bout portant et à grand-peine) un petit rien qui, pour elles, était déjà trop.
Je ne pense même pas qu’elles s’en soient rendu compte. À mon avis, c’était par négligence.

Et moi, goulûment, chaque soir, je prolongeais ce don, je tirais sur la corde sensible, jusqu’à des heures impossibles ; une fois, je crois bien m’être endormi à 26h72. Le pire, c’est que j’aimais nos rencontres. Du moins... je le pensais, j’avais réussi à m’en convaincre. Suffoquer à leurs côtés—un réel plaisir.

Cela dit, je sais qu’elles m’ont aimé. Elles ont aimé entrer en moi, me souffler des mots, des émotions et des envies. Prendre leur pied quand je les stimulais. Susciter mon éveil, mon réveil. M’accompagner partout où j’allais. Un personnage a besoin d’une telle escorte pour gagner en profondeur.

Mais moi, à choisir, j’aurais préféré être moins profond. Elles ont aimé s’insinuer, me conquérir, m’envahir par leurs troupes enivrantes. Prendre mon pied pour une marche. Provoquer ma lymphathie, mon ire et des délires dont je me serais bien passé. Me remplacer dès que je ne les suivais pas assez, et me faire ressentir le poids de ma culpabilité : ne doit-on pas cultiver son jardin... secret ?

Candide que j’étais, je me laissais manipuler, aveugler.

L’étirement de mes nuits engendrait fatigue sur fatigue, agacement sur agacement. J’avais beau étirer le temps à ma bonne guise, mes accompagnatrices revenaient et m’essoufflaient. J’avais beau m’étirer, bailler, me caféiner, écrire et chanter, je sentais bien que peu à peu, ce peu d’air en héritage venait à s’épuiser. Et moi aussi.

La personne qui me créa s’était vite rendu compte que quelque chose clochait. Je n’étais pas sensé prendre plaisir à écouter ces sirènes, à entrer dans ces torpeurs. Elles étaient apparues très tôt pourtant, et quand on s’en est rendu compte, il était déjà très tard. Les limites n’avaient pas été posées assez vite, les bornes furent vite franchies. Elles s’immisçaient dans des frontières qui s’apparentaient davantage à des rustines obsolètes. Elles passaient outre des techniques qui fleuraient bon le bricolage hasardeux.

J’essayais, et c’était...

« Déjà ça de gagné, de non-perdu dans la bataille
Irrésolue de la vie qui, jour après nuit,
Nous accable et nous tue... »

Les vers de Terry résonnaient en moi, ils battaient comme un étendard souillé de tant de voix hideuses.

J’ai eu des fatalismes, des laissez-faire, laissez-passer, laissez-dire. Des hydres, elles repoussaient... elles repoussaient mes tentatives de les faire fuir, de couper court à tout ce qu’elles faisaient germer.

Ne nourrit pas le troll, me disait-on. N’y prête pas attention, et il pourrira sur place, seul dans le cachot. Mais si le troll est dans une pièce dont on ne peut pas sortir, ou qu’il nous rattrape... sa stupidité ne nous sauvera pas. Il reste dangereux. Il reste. Et il tambourine, et il écrase. Et il hurle.

Il faut y prêter attention.

Et un jour, je ne sais par quelle magie, Terry a trouvé la formule.

FAUVE slame : « Il faut choisir de pas y penser... choisir que ça existe pas... choisir de pas avoir de problème avec ça... Il faut sortir... faut voir ses amis... et attendre que ça revienne. »

Pour ma part, je m’étais enfoui, moi et mes ressentis. J’avais décidé de me couper, moi et ma parole. Terry désespérait de me revoir, de me voir reparaître et me re-repaître de la vie qui m’était offerte.

Alors, Terry a cheminé jusqu’au miroir. En position déterminée, on a vu sa bouche prononcer sept mots. Sept à la suite. Limpides, évidents.

Et ce peu d’air qu’elles m’avaient laissé s’est mué en un bol d’air rempli à ras bord.
Et ce bol d’air s’est évasté, jusqu’à devenir grand, plus grand que ma tête, plus grand que la pièce.
Et la pièce s’est démurée, comme dans un rêve, et la magie a touché chaque partie du multivers.

Et le multivers a répondu :
« Non, tu n’es pas tes pensées intrusives. »

On les a revues, ci et là. C’est toujours difficile de s’en défaire. Les sorts ne sont pas permanents, il faut travailler à les fixer. D’autres toxicités sont venues, elles m’ont phagocytées, neutralisées, étouffées. Elles m’ont laissé juste un peu d’air, et désespérément, je regrettais ce multivers aéré, frais, pur, que je m’étais offert l’espace d’un instant. Pourtant, même drainé, même parfois à bout, j’ai toujours su, et je le sais toujours, que cette immensité existe. Et je compte désormais m’y balader avidement.

«... And I can live // Underwater » – MIKA, Underwater

Aériennement & non-intrusivement,
Le personnage lambda.

P.-s. : C’est toi, la magie, mon âmour.

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Terry Omø  Commentaire de l'auteur · il y a
Bonjour et bienvenue sur mon œuvre pour le prix 72h ! 😇 J'espère qu'elle vous plaira. Je suis conscient que j'ai fait quelques fautes, notamment à "sensé" qui devrait être "censé", et aux accords de "phagocytées, neutralisées, étouffées", qui devraient être au masculin singulier puisque Lambda s'exprime à cette personne. Après, on peut y voir la métaphore d'un personnage qui devient ses pensées intrusives... À vos interprétations !

En tout cas, l'histoire est là, et elle me tient à cœur. J'espère qu'elle vous tiendra captivé·e·s et vous inspirera en ces temps confinés !

Très belle journée à tous·tes ! ☀️

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Cristo · il y a
un texte captivant qui donne l'impression d'un esprit désincarné qui déroule ses pensées intérieures comme si elles étaient devenue envahissantes. Le multivers regroupe tous les mondes parallèles, non connectés, par définition, de notre existence.
mes 5 voix
Solarius 72 https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-air-de-rien-1

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Jean Calbrix · il y a
Un joli moment de lecture ! Bravo, Terry ! Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire mon poème : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-rose-la-bouteille-et-le-baiser Bonne journée à vous.

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Hervé Poudat · il y a
S'endormir à 26h72, c'est toucher à l'éternité. Merci Terry pour ces belles inspirations.
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Yann Olivier · il y a
J'ai aimé vous lire. Merci et bravo.
Je suis aussi à découvrir avec Gypsie, si le cœur vous en dit.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gypsie?all-comments=1&update_notif=1585912409#fos_comment_4131165

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Zouzou · il y a
Un monde à la fois doux et cruel !
En lice aussi ...

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Alain d'Issy · il y a
Mondes multiples qui donnent un peu le vertige - écriture fine et ciselée
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Mome de Meuse · il y a
Beaucoup de charme dans ce récit plein d'émotions et d'images
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Viviane Fournier · il y a
Un voyage subtil que j'ai aimé faire ... des images des émotions et puis ... un peu d'air !
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir votre page.
J'ai aimé et je me suis abonné.
Ah, mes points, et entièrement, votre texte les mérite bien.
Même si certaines erreurs sont commises: précipitation oblige.
Il suffit de se relire.
L'essentiel, c'est un texte bien élaboré et très captivant.
Bonne continuation.
A votre tour, je vous invite à soutenir mon texte qui est aussi en compétition:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame

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