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Esprits embrumés

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Sekai

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« Je suis possédé...

Il y a un cimetière en bas de chez moi. Attention, pas n'importe quel cimetière ! L'un de ces lieux inquiétants, noyés dans un nuage de brume, où l'on entend craquer les branches d'arbres inexistants et croasser des corneilles que l'on aperçoit jamais. Oh ! mais vous savez, j'étais du genre téméraire avant de m'installer dans cet appartement. Je me disais "la fenêtre de la chambre donne sur un cimetière ? bof, tant que cela baisse le prix du loyer !" J'avais tort. On a tort de croire que les cimetières sont remplis de morts. En fait, ils sont plein de vie.

Cela s'est passé le 8 novembre ; je m'en souviens parfaitement. J'étais en train de fermer les volets quand j'ai aperçu cette silhouette, ou plutôt cette ombre, qui entrait dans le cimetière. Elle était à la fois terrifiante et attrayante. C'était une femme, oui, un genre de sombre beauté. Je n'ai pu détacher mes yeux de ses cheveux luisants, flottant dans la brise du soir, jusqu'à ce qu'elle stoppe sa marche et lève la tête dans ma direction. J'étais trop loin pour discerner parfaitement les traits de son visage, mais j'ai vu ses yeux. Deux flammes démoniaques qui me fixaient, prêts à s'emparer de mon âme si je faisais le moindre geste... Alors, je suis resté pétrifié. L'ombre a poursuivi son chemin et a disparu dans la brume.

Depuis cette soirée, d'étranges choses ont commencé à se produire autour de moi et dans mon appartement. Il y avait tout d'abord des objets, que je retrouvais déplacés ou sur lesquels je n'arrivais plus à remettre la main. Et puis les appareils électroniques qui s'allumaient tous seuls. Lorsque je rentrais du travail, je trouvais souvent mes livres ouverts sur le sol et le poste de musique branché sur Nostalgie, comme si quelqu'un s'en était servi en mon absence. Pourtant, je le jure, je vérifiais que tout soit en ordre, que tout soit éteint, avant de partir le matin !

Et puis... Les cauchemars ont commencé. Je voyais des hommes, des femmes, des enfants, mourir de morts atroces. Je me voyais mourir moi aussi... Je... Le pire, je crois, a été ce rêve que j'ai fait, la veille du jour où... J'étais elle, j'en suis sûr. Elle était maintenue au sol par deux hommes en uniforme, des nazis. Un troisième lui arrachait ses vêtements... Elle est morte cette nuit-là. J'ai éprouvé sa peur, et toute la colère, toute la rage, qui habitent encore son cœur.

Alors, j'ai pris mon courage à deux mains, je suis descendu au cimetière la nuit suivante. Je n'y étais encore jamais entré. En fait... il n'y avait pas grand chose à voir, parce qu'on n'y voyait pas grand chose. Toute cette brume, elle emplissait les environs, cherchant jusqu'à la plus infime parcelle, encore vierge de sa présence, pour la combler de son épais nuage. À croire que le cimetière et elle ne formait qu'un ! J'avançais en aveugle, cherchant je ne savais quoi au milieu du brouillard et des pierres tombales. Mon cœur battait à en rompre ma poitrine. Je savais parfaitement qu'elle était là, épiant les moindres de mes faits et gestes. J'ai fini par trouver ce que je cherchais. Sa demeure. Une tombe qui n'avait aucune décoration, aucun signe, ni marque d'affection, de la part d'une quelconque famille. Son nom était gravé sur la pierre. Élisabeth Adler. Morte le 8 novembre 1943. Une pauvre fille qui avait eu le malheur de croiser trois sauvages... De son innocence était né le démon qui me torturait.

Je me suis réveillé groggy, dans mon lit, sans savoir comment j'y étais arrivé, et quatre jours plus tard. Depuis, j'ai l'esprit complètement embrumé. J'oublie la plupart des choses que l'on me demande, j'en fais d'autres sans m'en rendre compte, comme si je n'étais plus moi-même. Je suis persuadé de ne pas être seul dans mon propre corps. Je ne saurais comment l'expliquer plus clairement... C'est comme, un frisson qui me parcourt l'échine en continu.

Dîtes-moi, docteur, pensez-vous que je sois fou ? »

« Je crois que vous avez réellement besoin de repos, monsieur Schnabel. Quelle est votre profession ?
– Je suis écrivain.
– Voyez-vous ça. »

Georges Janin, psychiatre de formation, vingt-cinq ans de carrière, reconnu comme un génie dans la recherche de prises en charges novatrices pour les patients atteints de schizophrénie, continuait à consulter tous les jeudis, parce qu'il appréciait le contact avec les gens. Toutefois, il fallait se rendre à l'évidence, plus les années passaient et moins il prenait son pied à écouter les histoires tarabiscotées de ses clients. Aujourd'hui, la plupart des personnes qui venaient le voir souffrait simplement d'une grosse crise de fainéantise et cherchait par tous les moyens à se faire arrêter pour dépression. La psychiatrie était le nouveau passe-droit pour des vacances prolongées au frais de la princesse. Cependant, malgré le fait qu'il préféra immédiatement interner Albert Schnabel et lui prescrire toute une série d'anxiolytiques, le récit du jeune homme ne le laissa pas indifférent. En réalité, il était le second patient à lui raconter une histoire semblable de cimetière, de brume et de fantôme. Deux semaines plus tôt, il accepté de suivre un autre garçon, Philippe, qui avait les mêmes symptômes : perte de mémoire, perte d'énergie, hallucinations.

Georges ne croyait pas aux fantômes ; il croyait en la science. Mais il était curieux de nature et, après avoir observé quelques temps ses deux patients, qui ne démordaient pas de leur histoire, il décida de se rendre en personne au fameux cimetière. Le psychiatre constata rapidement qu'Albert et Philippe n'avaient pas menti sur les lieux. Il y avait bien un cimetière, traversé par un nuage de brume, et des habitations dont les fenêtres donnaient directement sur les tombes. Comment pouvait-on accepter de vivre à deux pas de la mort ? Cela avait de quoi rendre taré ! Rajustant son chapeau sur sa tête, Georges écrasa sa cigarette et pénétra dans le cimetière, par son portail métallique, lequel émit un grincement strident, à vous en percer les tympans. Il faisait encore jour, alentour, mais l'endroit était tout de même plongé dans une inquiétante obscurité. Quant à la brume, elle ne permit pas au médecin d'y voir à moins de deux mètres à la ronde.

En cherchant bien, notre psychiatre finit par tomber sur la sépulture de cette fameuse Élisabeth Adler. Une tombe vide, sans croix, sans Jésus, sans fleurs, ni autres apparats à la mode pour embellir les dalles mortuaires. Alors, c'était donc ça, qui avait tant effrayé ses patients ? Une pierre abandonnée et un nom ? Tout à coup, un frisson parcourut le dos du médecin. Il sentit comme un souffle dans sa nuque. « Bonjour, docteur », fit une voix féminine derrière lui. « Êtes-vous venu me rendre une petite visite ? » L'homme fit volte-face et ne trouva devant lui qu'un nuage de brume. « Qui est là ? Montrez-vous ! » cria Georges, prêt à se défendre. Aucun signe de vie. Soudain, le psychiatre eut l'impression qu'une main agrippait la sienne. Il baissa les yeux vers son membre et ne vit, une fois de plus, que la brume, cette brume blanche, qui semblait voguer à ses côtés, qui flottait tout autour de son être, qui emprisonnait son esprit et le forçait à imaginer des choses qui n'existaient pas. L'homme ferma les yeux à s'en fendre les paupières et se répéta intérieurement qu'il ne s'agissait que de son imagination.

« Georges ? Es-tu toujours avec moi ? »

Georges ouvrit les yeux et constata qu'il n'était plus dans le cimetière, mais dans l'une des salles de consultation de sa propre clinique. En face de lui, se tenait l'un de ses confrères, Samuel, qui le regardait comme une bête curieuse, depuis l'arrière de ses lunettes rondes. Georges n'avait jamais aimé cette monture, ni ce type d'ailleurs.
« Où suis-je ?, demanda-t-il, étourdi, ne comprenant pas ce qui lui arrivait.
– Tu es à la clinique. Tu a demandé à être interné, hier.
– Voyez-vous ça. »

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Sekai · il y a
Merci infiniment pour votre commentaire et vos encouragements ! Je ne manquerai pas d'aller y jeter un oeil :)
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Sekai · il y a
Merci beaucoup et merci pour votre proposition !
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Abi Allano · il y a
Un récit très bien mené et plein de suspense. Bravo!
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Sekai · il y a
Merci à vous !
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Pascal Depresle · il y a
Un texte fantastique très bien écrit. Mes votes. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Sekai · il y a
Merci à vous !
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Sekai · il y a
Merci beaucoup !
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Leméditant · il y a
Du très bon fantastique, dans la lignée du " Horla". On se laisse emporter... Un vrai plaisir de lecture. Bravo. Mes 5 voix avec plaisir.
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Sekai · il y a
Un grand merci pour ce beau compliment !
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Utilisateur désactivé · il y a
Un très bon texte.
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Sekai · il y a
Merci !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Sekai · il y a
Merci !
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Zago · il y a
Très sympa !
Ça m'a rappelé le film "Dédales", de René Manzor.
Bonne continuation !

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Sekai · il y a
Merci à vous ! (Un excellent film, par ailleurs !)
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et pleine de suspense ! Mes votes ! Je vous invite à partir en “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne soirée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Sekai · il y a
Merci à vous !
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