Esprit libre

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J'avale les kilomètres au son. J'aperçois Orléans de mon pare-brise. Il est dix sept heures trente, je viens de terminer ma dernière consultation à domicile. Le soleil se couche sur la plaine. La beauce à cette époque montre toute sa puissance, son calme et sa paisibilité. La faible diversité de ses cultures dévoile un paysage aride et chaud. Les blés, cueillis quelques jours auparavant, ont laissé les terres nourricières nues. La couleur ocre des champs se lie à merveille avec le ciel gris foncé du jour. Chargé de nuages gorgés d'eau, ils annoncent un orage tempétueux pour cette nuit. La chaleur écrasante de ce mois de juillet me force à conduire les fenêtres ouvertes. Ma vieille Renault 5 ne supporte plus la climatisation. Seule la radio, branchée sur France info fonctionne, et encore, il en faut peu pour que le signal se brouille. J'allume une cigarette. Oui, toute une panoplie de médecin me tomberait dessus pour me montrer, me démontrer et me re-démontrer tous les effets nocifs que cette torche miniature emplie de nicotine, de goudron, d'excréments et j'en passe, ont sur ma santé. Mais peu importe. Sur ces routes, sur le rythme de Ray Charles, sous ce temps lourd, cette petite torche m’octroie dix minutes de pur plaisir. Mes journées à travers la beauce m'épuisent.
Je n'ai plus le rouge à lèvre clinquant que j'avais ce midi avant de partir. Mon mascara s'est dissipé au fil de la journée. Ma coiffure complexe et laquée, que quelques pinces ont parfaitement tenu toute cette journée, se décompose sous la puissance du vent sifflant à travers les fenêtres de la voiture.
Georges a été très gentil ce matin. La consultation a duré à peine trente minutes, mais ces trente minutes lui ont été bénéfique. Il a pu enfin penser à lui et se faire plaisir. Je ne l'avais pas vu depuis plusieurs mois. Ce silence m'avait d'abord interrogé puis inquiété. La dernière fois que je l'avais vu, il couvrait une grippe. Mais à son âge, même vacciné, cela ne me rassurait pas. Je lui ai prodigué quelques soins pour le soulager. Le fait de me voir l'a distrait et lui a rendu le sourire. Je suis très attachée à Georges. Il a été le premier à me faire confiance. Quand il m'a rappelé, je fus soulagée. Georges compte, je redoute sa fin. Pour autant, ma journée ne s'arrêtait pas à Georges. J'ai rendu visite à Mireille et Jean. Ces deux là sont de joyeux drilles. Un rien les amuse, un rien les met en joie. Il m'est très agréable de leur rendre visite. Un esprit de grande liberté les anime et les fait vivre au quotidien. Issus de la révolution soixante-huitarde, les années soixante-dix ne se sont jamais terminées pour eux. La décoration, l'absence de télévision ou autre technologie moderne en sont les témoins. Les effluves d'encens mêlés aux parfums acres des joints de cannabis, qu'ils n'enlèvent que rarement de leur bouche, emplis le salon et par conséquent mon nez, et ce, à chaque fois que je m'insère chez eux. Aujourd'hui, Mireille m'a montré le nouveau traitement que Jean prend contre son cancer de la prostate. Je n'ai pas trop posé de questions. Ce n'est pas mon domaine et puis je venais surtout pour Mireille. Jean m'a juste regardé en blouse blanche courte, ausculté minutieusement et avec beaucoup d'attention sa compagne qui n'a émi aucune objection. Mon heure passée avec eux deux, me redonne le sourire. Je les quittais tendrement après la consultation, les laissant seuls et sereins. Georges, Mireille et Jean ne sont pas les seuls. Ma prochaine visite se prénomma Lucien. Lucien est nouveau. Lucien est petit, avec un front dégarnis. Il n'a pas eu besoin de parler, son regard clair et perçant parlait à lui seul. Solitaire il fut peu enclin à la discussion. Malgré tout, mon sourire ne s'effaça pas. J'ai déposé ma mallette et mon nécessaire sur la table de la cuisine. Assis en face de moi, je lui ai demandé de payer la consultation. Je leur demande toujours de payer en avance et en liquide. C'est la règle. Il a bougonné lorsque je lui ai annoncé le montant. Je lui ai dit que je ne fixais pas les prix et que c'était non négociable. Tout en continuant à bougonner, il m'a tout de même donné les trois billets de cinquante mais en m'expliquant bien que c'était la première et la dernière fois qu'il ferait appel à moi. Je le laissais parler. Cela ne servait à rien de me justifier puisque ce ne serait pas le cas. J'en ai eu la certitude quant à la vue de mes seins opulents et pointus, à mes fesses rondes et charnues, et mes guêpières fièrement tenues sur mes jambes minces et sculptées, perchées sur mes dix centimètres de talons, il humecta ses lèvres. Je le laissais saliver devant mon corps, le regarder avec des yeux d'adolescents prêt à lui sauter dessus. Il su à cet instant qu'il ne pourrait plus se passer de mon corps. Mon corps. Ce moyen de plaisir, cet outil de travail.
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