Ephemère

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Née à La Rochelle, fille de la mer par excellence, je me plais aussi à la montagne, adepte de la randonnée, du canoë, mais également du bricolage, création artistique, tout un mélange qui se  [+]

Le jour se lève à peine et j’ouvre les yeux avec lui. Je me redresse difficilement, j’ai l’impression d’avoir cent ans alors que je n’ai que quelques minutes. J’observe à la dérobée mon entourage, ça babille, ça jacasse, ça chante, ça siffle, la nature s’éveille de joie du jour qui savoure son renouveau. Je souris béatement à cette bénédiction du ciel. Je suis là, au milieu de tous, bien vivante. Je me secoue alors quelque peu et tente de prendre contact avec mes voisins les plus proches. Dans ce brouhaha végétal j’ose un « s’il vous plaît, pardon, mesdames, messieurs peut-être ? » mais personne ne semble m’entendre. Dommage que je sois seule dans mon coin, le long de ce muret, isolée loin des autres. J’aurais préféré faire partie de ce groupe au milieu de l’herbe soyeuse et fleurie de l’allée mais on ne choisit pas sa naissance. Ils folâtrent ensemble en échangeant sur tout et rien à la fois. En même temps, pas d’intimité, chaque geste est observé, tout est décortiqué, rien n’échappe aux regards si proches et certains se touchent sans le désirer. Me satisfaisant de mon sort je m’étire quelque peu et goûte alors aux rayons montant dans l’azur qui traversent le feuillage de mon voisin, ce feuillu complaisant.
J’entends subitement le subtil bourdonnement d’une petite rayée jaune et noire qui va faire son office. Elle se pose sans crainte sur ma robe complaisamment ouverte. Son contact est tendre et m’invite à me laisser aller à son plaisant butinage. Elle sera certainement mon seul élan de tendresse partagée. Docile et consentante, je me pâme de bonheur quand un ronronnement bien moins mélodieux me tire de cet affectueux échange.
Un engin métallique tournoie follement entraînant le groupe des joyeux lurons dans une mort certaine. Je frémis instantanément de peur, mes pétales se rétractent. Perturbée, ma douce amie s’envole vers un autre lieu plus clément me laissant en proie à la terreur de ce monstre. Ma dernière heure semble arrivée alors que je suis juste née. Mon destin serait-il de ne même pas profiter de cette belle journée d’été ? Ce serait bien cruel de mettre sur cette terre des êtres sans pitié qui ne se soucieraient pas de la nature et détruiraient sans complaisance et parfois par plaisir...Alors que je disserte avec moi-même la cinglante machine passe au dessus de ma tête sans toutefois m’en couper une feuille puis s’éloigne au milieu de l’allée qui devient verte après son passage. Instinctivement je m’abaisse, encore sous le choc et regarde le massacre autour de moi. N’ont survécu que celles proches des grosses pierres, à l’ombre du discret feuillu. Je mesure ma chance et reprends ma contemplation du jardin, mais pour quelques heures seulement, la journée s’avance déjà à grand pas, l’astre solaire va tirer sa révérence et laisser place à sa compagne de nuit. J’inspire alors à pleins poumons et savoure les parfums des arbres fruitiers, ces délices sucrés se mélangent si bien et enchantent mes narines. Le frôlement du vent sur ma tige veloutée provoque en moi un rire incontrôlé, j’en pleure de joie. Je me délecte du liquide salé, si étrange. Une compagnie de fourmis passe en file indienne, chatouillant mes racines si fragiles. Manu militari, elles rejoignent leur colonie souterraine. Quelques gouttes de pluie s’abattent ça et là sur mes pétales qui se fanent déjà mais qu’importe, je vais connaître le bien-être inespéré de l’eau. Je souris encore plus, moi qui suis reliée à la terre pour l’éternité je profite de tous ses éléments. Un couple de siffleurs s’installe sur la branche au dessus. Ils se bécotent à volonté, roucoulent et tournoient leurs ailes dans une danse nuptiale. Je ne me lasse pas du spectacle amoureux. Complice, j’approuve et espère pour eux un heureux dénouement. Une légère brise m’effleure encore alors que le silence s’immisce tranquillement apaisant mon entrain ardent. L’agréable chaleur du disque lumineux s’évanouit dans l’horizon, le crépuscule approche, mon cœur s’emballe soudain. Car éphémère, voilà ce que je suis, de nom et de vie, la nuit connaît mon sort, la croix que je porte, le malheur de mon existence et le bonheur de ne paraître qu’une fois pour savourer tous ces instants précieux du seul jour de ma vie. Je pense, je pense et les ombres grandissantes de l’obscurité m’encerclent et m’enrobent de plus en plus dans leur manteau soyeux. J’inspire une dernière fois et ferme les yeux avant de me replier complaisante, sans regret. Je vais rejoindre le créateur et le remercie déjà de m’avoir permis de connaître ce bonheur d’être.
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Merlinéa auteure · il y a
La "courte" vie vue par une fleur... j'aime beaucoup
Billie si le coeur vous dit ma balade entre deux mondes au bord de l'eau est en finale

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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume, Billie L, pour ce superbe hommage à la nature ! Mon vote ! Grâce à vous, mon intrépide “Mémé à moto” est en Finale et elle vient vous demander de la soutenir de nouveau si vous l’aimez toujours. Merci d’avance !
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Flore Anna · il y a
En pleine nature, tout ce que j'aime...et "le bonheur d'être".
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M. Iraje · il y a
"Microcosmos" revisité ...
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Petit soleil · il y a
Un très joli voyage au pays de la nature....bravo....
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Billie L · il y a
merci petit soleil
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Elena Moretto · il y a
j'aime bien la constance de votre ephémère..
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Billie L · il y a
merci Elena