Entrer dans la lumière

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Je suis auteur, éducateur, potier. J'ai découvert mes capacités créatrices sur le tard. J'écris depuis 2008, je modèle et sculpte depuis 2014. https://marcchollet.wixsite.com/mots-et-animaux  [+]

Voilà, le grand jour est arrivé ! Ma décision est prise, je vais faire don de moi. Je vais sortir dans la rue, chercher un bon endroit avec un rassemblement suffisant de personnes pour que mon action ait un impact aussi grand que possible. Et là je me donnerai corps et âme à la cause. J’ai hésité longtemps, si longtemps... Je ne manquais de rien, mais l’essentiel me manquait : le sens ! Lorsque vous commencez à errer dans cette vie sans lui en trouver, avec l’impression de vous perdre, avec collée au corps la certitude mélancolique que le monde n’est pas tel qu’il devrait être ; Alors à partir de ce moment là il n’y a plus que trois issues possibles. La première, vous renoncez devant l’ampleur de la tâche et vous vous fondez dans ce monde au point d’en devenir insignifiant, invisible, et au final de perdre la raison. La deuxième c’est de refuser ce qui est et de s’y soustraire par l’acte le plus fou qui soit, à savoir le suicide. Reste la troisième, devenir un martyr. Un fou qui donne sa vie pour sauver celle des autres. Le sacrifice absolu. Pour moi c’est aujourd’hui. Impossible de me renier, impossible de reculer. Je n’y survivrais pas.
Me voilà dehors. L’air est frais, agréable avant cette chaleur, promise comme une malédiction et qu’il faudrait encenser. Les gens sont tristes, comme à l’accoutumée. J’ai envie de leur crier : «  N’ayez crainte, soyez heureux, ceci est un grand jour. Le début du changement. Plus nous serons nombreux à faire comme moi et plus la vie s’améliorera pour tous. Je ne demande rien, si ce n’est qu’on se souvienne de moi comme celui qui a tout déclenché ». Mais cependant je ne dis rien, je frissonne. Oui, j’ai un peu peur. Peur d’être pris pour un fou, peur de ne pas être à la hauteur de ma tâche. Peur d’être pris pour un fou et d’être convaincu par certains de renoncer, de rentrer chez moi et d’oublier cette idée insensée. Peur de rater mon coup au point de simplement paraitre grotesque. Il me faut rassembler tout mon courage pour trouver la force de poursuivre. Il serait si facile de renoncer, d’accepter de ne rien changer. Facile sur le coup, oh oui, mais ô combien mortifère...
Ça y est, je sais où je vais intervenir. Ce parc est idéal. Déjà beaucoup d’affluence, je vais toucher un maximum de monde, dieu soit loué. Un geste vers ma ceinture, ça y est ! Je vois la scène comme au ralenti. D’abord l’explosion qui fige les visages dans la surprise, puis les cœurs en papier de soie qui tombent lentement en voletant comme des papillons font naître des sourires. Les enfants courent pour les attraper avant qu’ils ne touchent le sol, les amoureux étendus dans l’herbe les laissent se poser sur eux, les joggeurs se frayent un passage à travers comme si c’étaient les lauriers de leur propre victoire. Les parents attendent patiemment que leurs petits ramènent leur butin avant de lire les petites phrases couchées dans les cœurs. « J’aime donc je suis » ; « Un seul moment de joie chasse cent moments de tristesse » ; « La joie est en tout, la beauté aussi. Il faut savoir les extraire » ; « La joie est un bien à partager » ; « La joie n’est pas dans les choses, elle est en nous »... J’en vois certains qui font grise mine et j’entends d’autres râler : « Encore une opération publicitaire qui va tout saloper ! ». Je préfère les ignorer, je n’ai pas de temps à perdre en explications sur la rapide biodégradabilité de ce papier recyclé. Et puis s’ils faisaient réellement attention ils verraient que les cœurs orphelins sont bien peu nombreux. Tous ou presque ayant trouvé preneur. Petit à petit les gens s’approchent et me questionnent : « C’est votre idée ? » ; « ça sert à quoi ? » ; « Vous faites ça souvent ? » ; « Merci » ; « On peut les garder ? » ; « Vous êtes seul ou vous faites partie d’une troupe, d’une association ? »...
Je prends le temps de répondre à chacun. Tant de saine curiosité et de bienveillance me remplit de bonheur. Oui c’est mon idée, je la réalise pour la première fois, les cœurs sont pour ceux qui le souhaitent. Je me suis intronisé guerrier de la joie et combattant du sourire. Mes ennemis sont la morosité, le renoncement, la mauvaise humeur, le défaitisme, la mélancolie... Et la tristesse non ? me demande une jeune femme. Je lui réponds que la tristesse n’est pas à combattre mais à traverser. Qu’il n’est de tristesse qui résiste à la joie, même lointaine, même hypothétique, même à priori illusoire. Je vois son visage qui s’éclaire. J’imagine qu’elle pense à quelqu’un de cher qu’elle va pouvoir réconforter. Ne serait-ce que pour cela j’ai réussi mon coup. Petit à petit le groupe se disperse, chacun reprend le cours de sa vie avec des petites phrases en tête ou dans la poche. Certains font au-revoir, d’autres sont trop pudiques pour ça. J’ai l’impression de voir partir des amis ! Le spleen me monte au cœur. Mais non voyons, demain je recommence !
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