Entre l'enfer et le paradis

il y a
2 min
899
lectures
820
Finaliste
Public

"L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie." Marguerite Duras  [+]

Image de Été 2018
Au point du jour, mon cher, au point du jour, mon grand, on te surprend, plus mort que vivant. Tu n’es plus qu’un vieillard d’une vingtaine d’années. Il y a certains endroits sur Terre où l’on vieillit plus vite qu’ailleurs. Là-bas, c’était du marche ou crève. Ton choix tu l’as vite fait. Plutôt crever. De ta chair, tu ne donnais pas cher. L’envie survivait pourtant de sauver ta peau. Y’a des matins qui nous surprennent. Et si la vie donne, c’est sûr et dur comme fer, elle reprend. Du fer, t’en as plus grand-chose à faire. Parqué dans un container, suffoque toute ta misère, grimacent tous tes tourments.

Au point du jour, mon cher, un champ gris tremble, un champ de macadam et de béton. T’es plus qu’une bête, un survivant et si tu te traînes dans ce port, moi, j’ai l’estomac qui se tord. Ça te surprend ? Tu as fui la guerre et la misère, tu as fui la violence, la mort qui rôde, tu as fui la faim, la peur. Tu as fui le vent qui gronde et la colère des Hommes. Tu as fui ta terre, ton mur de pierre, les rues de Jisrine. La vie, t’es prêt à la croquer et à mordre le pavé, à pleines dents. Prêt à en découdre, à tout recoudre, à rapiécer chaque lambeau d’avenir. Mais...

Au point du jour, mon cher, tu t’es réveillé prisonnier. Là-bas, c’était du marche ou crève. Ici, on te regarde de biais. On t’a entassé comme un animal en cage, devant toi, une forêt de tentes et une mer de réfugiés. Dans le pays de la Liberté et des Droits de l’Homme, tu ne promènes même plus ton ombre et toute sa supercherie. Elle a verrouillé toute ta géographie, tes plaines et tes vallées. Ton cœur bat-il encore sous les décombres ? À trop tourner en rond, sans papiers, sans identité, tu as oublié ton nom, qui tu es. Au coin de la rue, un chien hurle et ce chien, c’est ton cousin.

Au point du jour, mon cher, la réalité te gifle. Sur le bitume, ton âme s’élime. Pas de pare-chocs, tu prends de face la vie et ses abîmes. Le contour de tes rêves s’estompe. La vie prend le goût d’espoirs rances. Tous ces matins bouchés t’écrasent, t’achèvent. Même pas sûr que demain voit encore le jour. Dans la déchirure du temps, aura-t-il l’occasion de naître le mois joli, le joli mois de mai ? Il y a des gerçures, des éraflures, des fêlures, des craquelures qui rechignent à guérir. Heureusement, il reste ce ciel, ce ciel qui est à tout le monde. Ça, personne ne pourra te le voler. Tu y bois tous les soleils et les averses d’étoiles. Tu y puises tous tes sourires.

Au petit jour, tu fredonnes des mots d’eau, de sel, de feu et de boue, tu mets d’autres airs à ton cou. Une insulte lancée au malheur. Un impératif asséné, rouvrir le champ des possibles. Tu respires encore, il faut continuer, quitte à mettre des pansements sur les plaies. Certains refrains sont plus tristes que d’autres. Les chants désespérés sont-ils les plus beaux ? Dans ton regard, quelques flammèches bougent encore, comme cette irréductible envie de vivre. Et moi, moi, en te croisant, quelques épines viennent s’accrocher dans ma poitrine. Il est des jours crève-cœur.

820

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !