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Entre chien et loup

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Vol-au-vent

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Je lui ai dit sans ménagement : « Demain, je pars... à Compostelle ! » Je voulais baguenauder à ma guise et dormir sous les étoiles. Pas celles des hôtels avec Canal+ en plus ; non, sous la Voie Lactée, sans crédit ni fidélité. Et rêver sur une botte de paille, pas une ronde qui peut vous aplatir, mais une meule molle, parfumée et tiède.

« Fais-moi confiance, je connais un raccourci ! » m’avait répondu Pauline en larguant les amarres. Elle avait tracé une ligne droite, Finistère-Cap Finisterre. C’était sans compter avec les vents caractériels, les courants sournois et ses sautes d’humeur. Elle voulut manger des galettes à Pont-Aven, faire escale à l’île d’Yeu. Dieu sait pourquoi ?

En mer, Pauline est irréprochable, elle tient la barre fermement. Et quand elle mouille l’ancre, pas question de câlin dans la cale. Côté caresse et tout le reste, elle est plutôt loup de mer que mascotte.

Au large de la Galice, elle m’a montré la falaise du Cap Finisterre. « Saint-Jacques est par là. Fais ta prière et après demi-tour pour revoir ta Normandie ! ». Elle a piqué plein nord dans la plume en m’aspergeant d’eau celtique. Là, j’en ai eu marre de mariner, de filer droit, de me coucher à ses pieds, en chien de fusil. Je me suis jeté à l’eau.

Je me suis retrouvé nu comme l’arénicole sur le sable. Des signaux de fumée me guidèrent sur la falaise. Dans un brasier rituel, des vêtements finissaient de se consumer. J’ai pu en retirer de quoi convenir à mon statut d’ermite errant ; bermuda cinq poches, polo XXL et bob jaune anis ; le tout roussi et mité par le feu. J’ai mis aux pieds des chaussures boucanées par des jours de randonnée dans la poussière, sous le soleil et sous la pluie. J‘ai croisé un pèlerin émacié, les yeux quêtant l’ultime salut. « On y est ? questionna-t-il. Vous brûlez, lui répondis-je. » Saint-Jacques côté mer, c’est une coquille vide. L’absolution a un sens, on ne pélerine pas à rebrousse-poil. Qu’importe, mes hardes avaient une odeur de sainteté et prouvaient ma bonne foi.

« J’ai perdu ma femme ! » annonçai-je comme viatique. La sœur tourière me dirigea vers une cellule blanche en mettant un doigt sur la bouche. Défense d’embrasser ? Non de parler ! Une autre nonne aussi muette, la sœur converse, m’a apporté du pain et du fromage. Une novice diaphane a déposé une bassine d’eau parfumée de menthe et de sauge et m’a lavé les pieds. Ebranlé, j’ai passé la nuit sous les cloches du frère Jacques de Compostelle, éternel insomniaque. Matines, Laudes et Prime me remirent en chemin comme on relève un boxeur sur le ring.

Mon estomac fonctionne à heures fixes. J’ai cherché en vain des pommes à chaparder. Je venais trop tôt, le vert était encore dans le fruit. Au pied d’un Christ pétrifié, une pénitente opulente avait déballé son déjeuner. Je me suis couché sur le sol ; je la dévorais des yeux. Elle me jeta un quignon de pain, la couenne du jambon, un abricot trop mûr. J’ai mangé comme un chien, la gueule de travers, les babines baveuses. A genoux, j’ai lapé l’eau verte d’une fontaine sacrée. Un enfant m’a lapidé avec des noyaux d’olives, encouragé par sa mère.

« Bravo ! Encore deux cents mètres ! » Soudain, au détour d’un chemin quelqu’un m’encourageait. Il y avait grande affluence sur la place d’un petit village. Je passais sous une banderole parmi des coureurs à pied. On me tendit une bouteille d’eau. « 99e ! » me cria un chronométreur. On me poussa vers un buffet achalandé de fruits coupés et de gâteaux. Derrière moi, un coureur m’enlaça, tout collant de sueur. On avait fait le marathon en quatre heures ! On me remit un sac avec un tee-shirt publicitaire, une casquette fluo et quelques bricoles à grignoter. Ensuite, douche et plateau-repas. J’ai fait la queue pour me faire masser. Cette nuit-là j’ai dormi dans une étable à vaches, d’une seule traite. Au petit matin, café du coin et croissants rances parmi des sportifs un peu beurrés. Fringant, j’ai repris mon chemin de traverse avec mon nouveau tee-shirt et ma casquette affichant 51°.

J’ai fait la connaissance d’un autre voyageur. Aussi efflanqué que moi, pas bavard.
On a partagé du pain d’épices et du chocolat. Il tirait la langue. Je lui servis de l’eau dans le creux de ma main. Sans collier, je n’ai pas su son nom ni lui le mien. On a cheminé ainsi jusqu’au soir dans une campagne déserte. Il avait un air craintif, me jetait de brefs coups d’œil. Au passage sur une route départementale, il s’est arrêté en levant le nez. La maréchaussée se tenait au carrefour. L’un d’entre eux est venu vers nous. Mon compagnon a détalé et je ne l’ai jamais revu. Le brigadier me mit en garde contre un animal dangereux qui rôdait par là. « Un loup, dit-il en écarquillant les yeux. Vous vous endormez et il vous bouffe les tripes et tous les bas morceaux ! » Le gendarme me conseilla une liberté surveillée : « A partir d’ici vous êtes dans le Gévaudan. Soyez prudent ! »

Au Puy, j’arrivai noiraud, barbu comme un gourou. « Un roi mage ! a crié un gamin. Non a dit un autre, il a des Nike ! » Sur le parvis, des pèlerins tout frais habillés par Décathlon, conquérants, s’apprêtaient à s’engager sur la Via Podiensis pour se débarbouiller l’âme. Je me suis approché pour échanger des conseils de compagnonnage. « Faire pénitence, c’est une question de moyens ! » me rabroua l’un d’entre eux, lunetté de verres miroir. J’y ai vu ma dégaine de pèlerin sur le retour, rien de très catholique.

Soudain, là, dans la cohue d’un marché, j’ai aperçu Pauline. Elle farfouillait dans un étal de chaussures. Que faisait-elle ici, loin de toute mer navigable ? Je me suis précipité en criant son nom. Je ne l’ai pas surprise. « Ah ! te voilà, tu en as mis le temps. Bon, tu avais raison, il faut faire un break. Je m’achète des chaussures et tout le barda et demain on part à Compostelle. »

J’ai voulu l’embrasser. « Vas te laver, tu sens le chien ! Après on ira manger, j’ai une faim de loup. »

PRIX

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Pecorile · il y a
"Faim de loup" Vol-au-Vent? Merci, passez votre Chemin !
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Vol-au-vent · il y a
Merci pour ce commentaire amusant
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Sylvie Franceus · il y a
J"aime la meule molle et l'arénicole sur le sable ! Bravo et tous mes votes !
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Pascal Depresle · il y a
Une très belle écriture, pour un beau voyage. A l'occasion, sans aucun engagement, je vous invite à pousser les portes de mon univers. Merci.
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Utilisateur désactivé · il y a
Rocambolesque et très bien écrit, une très agréable lecture!
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Vol-au-vent · il y a
merci, ce site permet des rencontres d'écriture réjouissantes. Je vais également vous lire !
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Fred Panassac · il y a
Une histoire qui entretient bien l'ambiguïté. J'ai apprécié votre écriture et je me retrouve en pays de connaissance avec cette ambiguïté que j'avais cultivée aussi dans un très vieux texte (2011) et j'admire les indices semés ça et là pour en arriver à la chute qui était aussi "tu en as mis du temps", les grands esprits se rencontrent.
L'atmosphère du pèlerinage de St Jacques est habilement mise en œuvre et brouille les pistes quand on lit la fin du texte. Pour ce concours de Short en baskets j'ai choisi pour ma part l'option polar et l'option conte de fées. Je vote des 5 doigts pour votre texte à l'écriture habile qui entretient bien le mystère. Bonne chance !

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Vol-au-vent · il y a
Merci Fred. Ce commentaire de votre part me réjouit. Je connais votre talent et je vais à mon tour vous lire.
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Elena Hristova · il y a
après la performance la récompense
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Vol-au-vent · il y a
Merci, mais il y a d'autres belles créations dont la vôtre !
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Zouzou · il y a
que de détours , avant la fameuse destinée ! mes votes je vous invite dans mon Taj Mahal et http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-mante-orchidee
et si vous voulez sourire : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-ete-au-bureau

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Vol-au-vent · il y a
Merci pour ce sympathique commentaire !
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Francine Lambert · il y a
Des jeux de mots en cascade et un bel humour, j'ai vraiment bien aimé votre texte Vol-au-vent, et je vote donc avec plaisir ! A bientôt !
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Laureline · il y a
J'adore! Très drôle! bravo
si ça vous dit http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/vengeance-13

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